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L'AGRESSIVITE EN JEU DANS L'ACCUEIL DE L'AUTISTE

Dernière mise à jour : 28 avr.




Quel regard avoir sur la personne autiste
Regard d'enfant

J'ai essayé, à partir d'une expérience de travail en institution qui accueille des enfants et adolescents, notamment des autistes, de repérer l'agressivité à l' œuvre tant au niveau de l'équipe qu'au mien.

Ce qu'il y a de terrible avec les psychotiques, c'est "qu'on a l'impression de ne pas s'y reconnaître". Je serais tenté d'ajouter "on a peut-être peur de s'y reconnaître". J'argumenterai ces deux affirmations paradoxales de cette manière.

On ne s'y reconnaît pas avec la personne autiste!

Une chatte n'y reconnaîtrait pas ses petits. Voilà une expression qui me vient à l'esprit concernant l'autiste. Je présume que le désir d'ancrer l'autisme dans la génétique, pourrait bien en s'étayant sur l'éthologie, trouver son origine à partir d'une réflexion comme celle-ci. Ce qui pourrait s'articuler ainsi: s'il Y a chez l'animal un instinct d'attachement et s'il fait défaut chez l'enfant humain, on peut supposer qu'il y a une tare.

Chez l'enfant autiste cette "pulsion d'attachement" semble n'avoir jamais pu se mettre en place. D'ailleurs il n'a jamais pu regarder sa mère: signe pathognomonique de l'autisme. Ce qui, pour les tenants de l'origine génétique, expliquerait les troubles psychiques que la mère présenterait lors des entretiens. L'enfant la rendrait "folle".

La mère n'est pas reconnue par l'enfant autiste. Pour le soignant c'est aussi au niveau de son identité qu'il ne va pas se sentir reconnu. L'éducateur comportemen­taliste par contre sera gratifié dans sa

démarche: il réussira à obtenir quelque chose de lui.

L'autiste ne reconnaît pas d'autre en face de lui, ni la mère ni le soignant. Il est dans le refus, l'évitement.

Ce qui est insupportable avec la personne autiste c'est que, dans notre relation avec elle, nous sommes renvoyés à nous-même. Il n'y a pas d'accroche, tous les stratagèmes peuvent être employés, l'autiste nous ignore. Il n'y a aucune possibilité d'identification.

C'est l'impossible à s'y reconnaître qui semble mettre en jeu la composante agressive.

 

Lacan, dans ce qu'il décrit du stade du miroir et dans son schéma L, montre bien  qu'en fait, c'est parce qu' il y a intersubjectivité, différence, qu'il y a constitution de l'agressivité.'

Cette agressivité apparaît dans les propos fort provocateurs d'un membre du personnel de l'institution lorsqu" il dit «  ces gosses-là sont pires que des bêtes, on aurait dû les euthanasier". Il ne cache d'ailleurs pas sa jouissance à révéler "tout haut ce que les autres, pensent tout bas ». Tous ces "tralalas" qui l'exaspèrent c'est ce qu’il définit comme étant "le discours pompeux et hypocrite de certains de ses collègues qui agissent soi-disant pour le bien de l'enfant mais sans le considérer plus pour autant ».

Ce que ce professionnel traduit, me semble-t-il, c’est son impossibilité à (se) reconnaître l’humain chez l’autiste. Mais aussi ce « tralala » qu’il ne supporte pas, ce

 

 


 

mépris pour ceux qui, selon lui, intellectualisent trop, tout cela masque, derrière l'évidence que pour lui il n'y a pas de grand discours à avoir étant donné que "nous sommes tous voués à la déchéance", un désir plus secret. TI révèle, me semble-t­il, l'impossible deuil de son désir d'immortalité et de perfection dont en fin de compte l'autiste peut laisser supposer qu'il y a accès. Sinon, pourquoi cette personne resterait à travailler avec des autistes, alors qu'elle dit ne rien avoir à faire avec eux ?

Et puis pour elle, ce "tralala" c'est, comme disent les enfants: "tralala, je t'ai bien eu, je t'ai raconté des bêtises et tu m'as cru". Et c'est à son avis ce que l'équipe ne veut pas voir: leur discours, ils se forcent à y croire. Elle ne veut pas être dupe et traduit à sa manière ce que Lacan, dans L'éthique de la psychanalyse avance: "la volonté de faire le bien d'un point de vue moral, politique ou religieux masque toujours une insondable agressivité. Elle est la cause du mal'".

On s'y reconnaît

TI Y a de l'insupportable dans cette jouissance d'un être non barré dont l'effet de la parole ne semble pas avoir opéré la division qui l'aurait fait entrer dans le champ de la demande et du désir. Non, l'autiste peut apparemment se passer de tout. Lui, il n'a pas de manque, il sait se passer de nous. Effet miroir qui nous fait toucher du doigt notre impuissant désir de puissance. Car de parler et d'entrer en relation avec les autres est -ce que je ne ressens pas d'autant plus la force de mon désir et l'impossible rencontre? Ça rate toujours, et plus l'écart est grand entre ma demande et la réponse, plus le sentiment d'incompréhension et de solitude sera profond.

L'autiste, lui, se constitue alors comme objet phallique échappant à la contingence, à la contrainte de la parole et de la demande.

Mon travail avec les enfants autistes m'a amené à sentir en quoi ma propre agressivité à leur égard, que je refoulais parfois sous le masque de l'attention "thérapeutique" pouvait aussi être une dénégation du désir de détenir ce "pouvoir" de l'autiste, de se passer de l'autre et de l'Autre.

En quoi finalement à ne connaître ni l'absence, ni la présence il restait dans la toute puissance.

Mais du coup aussi m'apparaissait avec plus d'acuité la pulsion de mort à l'œuvre au sein même de notre équipe "de soin". Le lien inconscient qui nous unissait dans le travail était ce désir que rien ne bouge, que tout baigne dans le "nirvana" institutionnel. Les réunions de synthèse, où l'on parlait de l'enfant donnaient le change: il y avait un discours sur l'enfant et des projets mis en place. Mais il s'agissait plus d'obturer les trous. Ce qui pouvait parfois surgir dans ces réunions comme imprévu, ratage de ce savoir-faire, était vite écarté. L'équipe de soin s'était constituée selon le désir du médecin chef, comme spécialiste des troubles de la petite enfance. Cette femme médecin avait entretenu dans l'équipe cet aura de savoir et de compétence. Elle faisait autorité et était rassurante, ce qui présentait l'avantage, pour certains, de ne pas à avoir à se poser de question.

Cette fonction phallique, elle l'assurait même physiquement. En effet, femme à la poitrine opulente et généreusement mise en avant, elle pouvait affirmer, lorsqu'elle se présentait aux équipes que nous rencontrions: "je suis mesdeuxseins". Et c'est vrai qu'elle se voulait être une bonne mère tant pour les enfants que pour l'équipe de "seins" ou de "saints" que nous devions, selon ses vœux, former.

En tout cas "comblés" à ce point on ne voit pas d'où le désir aurait pu émerger. D'autant que la relance de ce qui aurait pu constituer une question et que nous étions quelques-uns toutefois à veiller à maintenir était vite écartée.

 

L'enfant psychotique et autiste était ici le garant que les choses ne bougeraient pas, seraient immuables. TI protégeait l'équipe de l'œuvre du temps. Et à ne vivre, ni vraiment l'absence, ni vraiment la présence, cela garantissait l'omniprésence. Fonction assurée aussi pour l'équipe par le médecin qui à l'instar d'un dieu, ne pouvait pas être contesté ni en sa présence, ni en son absence.

Le "fonctionnement" venait donc occulter pour chacun la question de son dasein.

L'autiste enfermé dans son monde nous prive d'une possible identification avec lui, de nous y retrouver comme semblable et nous oblige à nous coltiner avec ce qu'il en est de sa différence.

Mais en même temps il nous renvoie l'image de notre désir de complétude, de ce que rien ne bouge, dans un monde sécurisant hors temps, hors espace, hors désir. Comme si le retour dans le sein maternel était possible? Cet effet de collusion se manifeste par cette difficulté à pouvoir parler de ce que l'on vit avec la personne autiste. Comme si, en écho à sa jouissance, il y avait un impossible à dire. Parler c'est mourir un peu, c'est assumer une perte. Le manque de parole et d'échange, le refus du tiers extérieur dans les équipes témoignent souvent de la clôture narcissique de celles-ci.

La mise à jour de ce qu'il en est de la pulsion de mort et de la jouissance, que l'agressivité vis-à-vis de l'autiste vient parfois révéler, permet pourtant d'envisager autrement la relation à la personne autiste. En supposant en effet que la dénégation et le refoulement du désir fusionnel et incestueux auquel l'autiste nous renvoie génèrent l'agressivité.

Elle fait resurgir la question de savoir "comment la Loi opère en nous" et comment nous nous débrouillons avec le signifiant phallique.

Comment dès lors ne pas souscrire à ce que ce soit dans l'absence d'une réponse que l'autiste puisse trouver sa place? Car ce qu'il connaît de, la mère c'est cet envahissement féroce qui se prolonge au niveau institutionnel quand les équipes répondent justement à la demande de réparation, d'orthopédie éducative ou interprétative.

Au plan de l'accueil cela permet d'éviter certains écueils: notamment celui de céder à la demande de l'éducatif ou du thérapeutique. Soutenu par l'idée que l'enfant est en souffrance du fait d'avoir subi un dommage dans sa relation avec sa mère, il faudrait alors mettre en place un projet de soin réparateur. La visée du projet éducatif répondrait à un vœu d'autonomie et d'adaptation sociale. La réponse ici vient colmater la question du sujet, qui de toute façon est évacuée par la notion même de handicap liée au diagnostic de l'autisme.

Mais plutôt nous proposons de laisser ouverte la question que nous pose la personne autiste sans vouloir combler cette énigme par un savoir interprétant et faire ab-sens de réponse. Ce qui pour certains sera vécu comme un manque d'humanité, d'insensibilité à la souffrance de l'autiste. Quant à ce dernier il y a longtemps qu'il a choisi la voie de l'humanitaire.

Ce texte a été présenté au colloque de l'ACF-Est sur "L'agressivité en psychanalyse" qui a eu lieu à Metz le 26 juin 1999.

 

Bibliographie et notes

Laurain B. Ce que nous enseignent les dits autistes sur l'agressivité, Cahiers psychana­lytiques de l'Est, n° 8, Automne 99.

2

Lacan J., Le Séminaire Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, p. 107.

Lacan J., Le Séminaire Livre VII, L'éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, pp. 219 et 228- 230.

 

 

 

 

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