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LA LOI COMME FÉTICHE DU PERVERS

Poser des limites ! Grande préoccupation de nos concitoyens en ce début du 21ème siècle face à l’angoisse que l’insécurité dans laquelle nous sommes supposés vivre fait surgir.

Le paradoxe en effet est grand qui voit monter ce sentiment alors que nous sommes à l’ère de toutes les assurances vie, vieillesses et promesses de longévité si ce n’est d’éternité.

La circulation de l’information, la manipulation ou l’utilisation perverse de cette dernière ainsi que les moyens de communications à notre portée ne sont peut-être pas sans effet sur cette perception d’une réalité dangereuse. Rien n’est moins certains que vivre aujourd’hui est moins rassurant qu’hier ! Mais à l’heure ou les mythes s’obstinent à vouloir rejoindre la réalité cette vision de fin du monde en fait partie. Espérons seulement qu’elle aura les effets d’une apocalypse, c’est à dire ceux d’une révélation, au sens d’un dévoilement de quelque chose qui était là et qu’on ne voulait pas voir. Nous sommes déjà là plongé dans le discours analytique !


Pauvres aveugles que nous sommes tel Œdipe marchant à tâtons. Mais que refusons nous donc de voir, de comprendre, d’entendre d’accepter ? Est-ce bien de cela qu’il s’agit d’ailleurs ?


Retour dans les chaumières : « les parents ne savent pas tenir leurs mômes » . Une loi générale est en train de se profiler : rétablir la bonne vieille éducation à coup de taloche, de punitions et d’autorité paternelle. C’est la faute des parents qui ne savent pas faire ce que leur parent savait faire. Mais alors pourquoi ces fils et ces filles si bien servis autrefois de la bonne autorité parentales ne transmettent-ils pas ces mêmes règles. Les ingrats !

Derrière tout cela se profile la vieille idée que l’être humain dés sa naissance est pervertie. Cette notion n’a rien à voir avec la découverte freudienne de la libido et de la sexualité infantile que Freud qualifiera comme étant perverse polymorphe. Non, ici l’être humain est mauvais dès sa naissance parce que corrompu par le péché. L’être humain incarné dans sa chair est inscrit dans la malédiction et ne peut être sauvé que par le baptême et par l’éducation rigoureuse qui permettra de maîtriser cette chair voué à toutes les luxures. De fait c’est l’enfant qui est ici diabolisé, lui dont les pulsions ne sont pas encore organisées sous le primat du génital comme ont pu l’écrire des psychanalystes.

Le primat du génital étant une manière de concevoir une nouvelle maîtrise des pulsions polymorphes. Freud pourtant précisait que les pulsions partielles était toujours à l’œuvre dans l’expression sexuelle adulte. Cette indication, qui a pourtant échappé à beaucoup d’analyste, Françoise Dolto y compris, devait empêcher toute tentative de normativité quant à une expression adulte de la sexualité au sens de maturité génitale. Jacques Lacan proposera heureusement une lecture Freudienne expurgée de cette tentative normalisatrice et dogmatique de la psychanalyse et il resituera le complexe d’œdipe dans une dimension autre que celle dont l’avait affublé certains docteur es analyse.


Pourquoi citer Dolto ici plus que tout autre ? Peut-être pour souligner l’importance de la conjonction d’un lien culturel avec la psychanalyse. Comme si Françoise Dolto était restée malgré tout attaché au terreau de son enfance. L’évolution de l’enfant qu’elle décrit selon une programmation définit par les stades psycho-sexuels promeut un être humain que la parole vient délivrer de la « livre de chair » dont parle Lacan en reprenant Shakespeare. Mais chez Dolto cette délivrance a quelque chose de quasi mystique. Celle d’une parole délivrée par un psychanalyste aux vertus messianiques. Dolto guérit, sa parole délivre et fait effet de vérité. La parole chez elle est comme Verbe incarné, elle permet la Rédemption du sujet inconsciemment aux prises avec les effets de la chair en lui par l’entremise pulsionnelle. L’image du corps obérée par la pulsion fixée à un stade de développement oral, anal ou phallique est en attente de cette parole humanisante et libératoire. Sauf que dans tout cela on oublie de quel lieu est donné cette parole ou plutôt de quelle place elle est délivrée. La plupart des analystes qui ont travaillé en maison verte se rende bien compte des effets de la génération Dolto. De jeunes parents qui ont lu ses ouvrages se présentent à la Maison verte pour se garantir d’avoir un enfant qui sera exempt de troubles occasionnés par leur éventuel incompétence de parents. Dolto malgré elle ou grâce à elle a fait naître l’idée qu’en s’y prenant bien tout parent pouvait éviter une névrose à ses enfants. C’est là que la grande psychanalyste apparaît comme une pédagogue et éducatrice. Mais alors que devient la division propre à chaque être humain, celle qui instaure l’inconscient ?


Dolto donne des recettes et ça marche, elle interprète et ça se dénoue. Elle témoigne là de la puissance du maniement du transfert. Or justement c’est peut-être bien de l’effet de transfert dont-il s’agit chez elle c’est à dire le pouvoir hypnotique de sa parole de maître sur l’inconscient des consultants.


" A qui veut-on enseigner la sagesse? A qui veut-on donner des leçons? Est-ce à des enfants qui viennent d'être sevrés, Qui viennent de quitter la mamelle? Car c'est ,précepte sur précepte, précepte sur précepte, Règle sur règle, règle sur règle, Un peu ici, un peu là. - Eh bien! c'est par des hommes aux lèvres balbutiantes Et au langage barbare Que l'Éternel parlera à ce peuple. Il lui disait: Voici le repos, Laissez reposer celui qui est fatigué; Voici le lieu du repos! Mais ils n'ont point voulu écouter. Et pour eux la parole de l'Éternel sera Précepte sur précepte, précepte sur précepte Règle sur règle, règle sur règle, Un peu ici, un peu là, Afin qu'en marchant ils tombent à la renverse et se brisent, Afin qu'ils soient enlacés et pris. " Esaïë 28 : 9-13

La loi comme fétiche du pervers ?

C’est la question que je me pose ne serait-ce qu’en observant par le trou de ma lorgnette psychanalytique ce que le pervers dément de la castration dans l’usage qu’il peut faire de la loi. A y regarder de près, le pervers nous montre que nous sommes peut-être bien tous concernés par ce qu’il nous donne à voir ou à ne pas voir. On connaît le rôle de la pulsion scopique chez le pervers. N’oublions pas non plus, que la névrose pour Freud est le négatif de la perversion. N’est-ce pas à entendre de la même manière que le négatif dans le processus photographique révèle le positif ? Il suffit de regarder un négatif sous un certain angle pour voir l’image en positif. En effet, comment ne pas constater que dans nos conduites névrotiques nous ne sommes pas parfois un peu pervers (un peu, beaucoup, passionnément ?).

Je propose d’explorer comment la loi peut se constituer comme fétiche qui pare à la castration. Comme une parade à celle-ci et qui ferait office de leurre de la castration. C’est un peu comme pour le « canada-dry », on en croirait mais ça n’en est pas! ( Il s’agira alors de savoir de quelle loi nous parlons.) Le fétiche dans la perversion semble venir à la place d’un vide central : le manque de pénis de la mère. Le fétiche est un leurre qui assure au pervers le moyen d’échapper à la question de la castration, qui pourtant l’attire comme un vide central. Mais comme pour le névrosé obsessionnel, lequel se castre psychiquement pour donner le change à la castration d’une jouissance d’être le phallus parfait de l’Autre, le pervers peut user de la loi pour en jouir.

Jacques Alain-Miller rappelle que « dans la perversion, la défense prend la forme de la fétichisation de la jouissance. Le pervers pas moins que le névrosé l’Autre le sépare de la jouissance ». ( clinique ironique « trois textes sur les psychoses )


Fétichisation de la jouissance-fétichisation de la loi ?


Comment alors ne pas être assez pervers pour ne pas renoncer à se travestir avec les oripeaux de la loi, comme parement et parade à la castration, et s’en montrer le représentant. Ainsi rendu maître le « Père-vers » asservira d’autant mieux ceux qu’il aura réduit à la condition d’esclave de sa jouissance, autant que lui est asservi à celle-ci. C’est peut-être en quoi le pervers et l’usage pervers de la loi peuvent nous enseigner sur ce que signifie la loi. Cela nous amènera à voir en quoi le trajet de Lacan concernant la loi du père et son élaboration du concept de la métaphore paternelle telle que la relate brillamment jean-Claude Malleval « La forclusion du Nom-Du-Père – Seuil » rejoignent ces questions.

La question de l’origine se pose alors! Peut-être même en parallèle de ce qui constitue le fantasme d’une scène originelle qui nous rendrait auteur de notre propre conception - d’où l’on entr’aperçoit la dimension « inces-tueuse ».



De l’origine de la loi !

De qui s’origine la loi? Question fondamentale qui, selon la réponse que l’on donne, nous fera l’incarner, nous permettra d’en être les représentants, ou nous entraînera dans la masochique jouissance de nous y soumettre et/ou de l’imposer. Historiquement et dans ce qui fonde notre culture judéo-chrétienne, la religion du père par excellence, c’est environ en 1500 av.J.C. que l’on trouve les fondements même de ce qui sera la loi supposée donnée par Dieu. La loi s’origine de Dieu! Rappelons pour mémoire que notre code civil, malgré la révolution de 1789, a retenu l’ensemble des règles qui régissait les relations entre les hommes contenu dans les textes de cette époque. Quels sont ces textes? Ce sont ceux que l’on trouve dans le pentateuque, les cinq premiers livres de l’Ancien Testament que l’on attribue à Moïse. Et c’est notamment dans l’Exode qu’est relaté l’évènement où Dieu prononce les paroles concernant les lois et où il les inscrit de son doigt sur les tables de pierre (exode 20, Exode 31:18).


Fonction de la loi

La fonction de cette loi est multiple. Elle désigne la culpabilité de l’homme, elle ne peut, même par sa stricte observance, justifier quiconque, elle ne fait qu’augmenter l’offense et la culpabilité. Point de salut sans la grâce, c’est-à-dire sans accepter qu’on y est pour peu dans le fait d’être libre du poids de la loi et de son corollaire le péché. Si celui-ci est un « manquer le but » comme le suggère le texte, le péché ne s’introduit que par la loi énoncée (cf. épître de Paul aux Romains) et signe l’impossibilité de l’homme, par l’observance de la loi, d’accéder à la félicité mais bien au contraire à s’en faire l’esclave. Le péché qui indique une transgression et « un manquer le but » concerne initialement l’ordre de ne pas toucher au fruit de l’arbre de connaissance du bien-et-mal. Le diable (du grec diabolos, celui qui divise) fait dieu menteur lorsqu’il répond à Ève « Vous ne MOURIR mourrez pas! Car Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant bien-et-mal » (genèse 3 : 4-5). La transgression initiée par la femme est liée au fait pour l’homme de ne pas assumer la différence et de se faire semblable à l’auteur de la vie et de la loi. L’ordre de YHWH de ne pas toucher au fruit de l’arbre de la connaissance du bien-et-mal, se révèle être plus un avertissement lié au libre arbitre de l’homme qu’une mise à l’épreuve. L’étude serrée du texte indique qu’il y a chez l’homme cette tentation de céder aux « vertus » leurrantes de l’imaginaire en sombrant dans l’abîme de « l’enfer-mement », ou si l’on préfère de l’aliénation en l’Autre, comme auteur de notre identité, ou simplement comme si l’autre, (notre Dieu ) était nous. L’altérité présume la différence, « YHWH-je suis ce que je suis- » insiste à préserver l’ordre de la différence, pas d’ordre sans différence. Le Dieu de la bible est un Dieu de l’ordre et s’oppose en cela aux autres dieux du paganisme qui, dans leurs célébrations orgiaques ou dans leurs pratiques mystiques, invitent à retrouver le chaos originel, la fusion créatrice de l’origine. C’est évidemment - dans cette invitation à ne pas succomber à la tentation de l’Une- jouissance, de « se faire comme », - l’invitation à considérer l’altérité de l’autre sexe.



De l’alter ego.

Isha, Ève, sera déclarée « os de mes os » par Adam ( Ish), l’Adamus (le terrien ou glaiseux), en français homme, substantif qui vient de humus, la terre en latin, dont le radical nous donnera : humilité. Ève est sortie de la côte d’Adam, ce qui dans l’expression de l’époque signifie qu’elle est comme un vis à vis, une côte-à-côte, bref, une alter ego. La transgression dans le texte de la genèse se présente donc comme un gommage de l’altérité, elle suppose une identification à la puissance de Dieu, non à son Agape. Elle est aussi identification au Dieu jouisseur identifié à la loi, qui possède droit de vie et de mort. Mais dans le texte, ce n’est pas tant Dieu qui condamne que la loi elle-même ! La loi est ici phallus, elle donne vie ou mort et se réfère à la jouissance. Quiconque l’observe ou désire l’incarner fait oeuvre de mort (c’est ce que signifie le Christ aux pharisiens.) Or, toute notre éducation, mais aussi notre code civil, fonctionne selon les préceptes de la loi Mosaïque. L’idée par exemple d’élever ses enfants à la baguette est une interprétation du texte qu’il faut savoir manier la verge pour diriger ses enfants. Ces méthodes éducatives s’inspirent des Proverbes de Salomon (Proverbes 3 :11-12) repris dans les épîtres de Paul aux hébreux :

« mon fils ne méprise pas le châtiment du seigneur, et ne perds pas courage lorsqu’il te reprend ; car le seigneur châtie celui qu’il aime, et il frappe de la verge tous ceux qu’il reconnaît pour ses fils. ( Héb. 12 : 5-7 )

Une interprétation qu’il ne serait pas abusif de qualifier de perverse justifie la nécessité de frapper pour bien élever ses enfants. Il est d’usage de dire par exemple qu’il faut donner une bonne correction comme le recommande aussi à sa manière l’Ecclésiaste. Cela peut s’entendre dans le sens de corriger le tir . Mais c’est le sens « d’ une bonne correction », comme « la bonne fessée » que l’éducateur inflige pour se faire obéir, qui a été retenue. C’est oublier que la verge du berger, si elle sert à frapper, c’est pour rediriger la brebis qui s’égare. Elle aide à remettre celle-ci dans la bonne direction. Elle est en quelque sorte un indicateur du « bon sens ». Voilà un exemple de ce que peut être l’usage pervers de la loi. Or, cet usage est lié à une jouissance et un savoir qu’on a sur l’autre. L’enfant par excellence est la personne qui se prête le mieux à l’acte pervers de par ses facultés à se faire l’objet de l’autre. Le pervers interprète cette disposition de l’enfant comme un consentement. Le pervers, à l’entendre, ne fait qu’enseigner l’enfant sur sa jouissance. Malheureusement, il nie ce qui le différencie en tant qu’adulte avec l’enfant dans son rapport à la jouissance. Le pervers dément ici-même l’altérité.


Du démenti.

Dans son rapport avec l’autre sexe il dément ce qu’il entrevoit chez la femme qui indique que le pénis manque. Ce qui l’initierait alors à ce qui pourrait en être de la question sur la castration. Le pervers masque cette référence vide par le démenti et la phallicisation du fétiche. Il est trop facile de voir dans le fétiche uniquement la chaussure à talon ou le porte jarretelle. A brandir la loi, ou plutôt la manière dont il s’en sert et en entraîne beaucoup à le suivre, le pervers s’évite la confrontation à une autre loi, telle que les écrits de Lacan nous invitent à y réfléchir, surtout les écrits tardifs où Lacan indique que « s’il y a à respecter un père c’est du fait que son désir est perversement orienté, c’est à dire fait d’une femme objet a qui cause son désir. (in Ornicar – RSI séminaire du 21/01/1975 .) Mais nous y reviendrons. Considérons toujours ce qui dans nos mythes détermine l’origine de la Loi, d’où elle procède, nous voyons que se répète au fil de l’histoire telle que la relate Moïse, le même vœu de l’homme de se faire « en image de dieu », non pas son vis à vis, mais son double. C’est ce que retrace l’épisode dit de la tour de Babel ( ce qui signifie confusion ou blablabla). La traduction « Blablabla » indique bien à quel point l’homme, qui s’approche de la divinité pour s’en faire son semblable, entre dans la confusion et que celle-ci se manifeste au cœur même de ce qui fait l’humain : la parole. D’ailleurs, le texte commence explicitement par cette phrase : « toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots. Ils ( les hommes ) exprimèrent ainsi leur vœu : bâtissons une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, faisons nous un nom » ( genèse 11/1-9). Ce vœu, de faire rejoindre la terre et le ciel, est le même que celui de se faire semblable. Il est vœu d’union hors des différences pour n’avoir qu’un seul nom. Or, le seul nom enviable est celui qu’on ne peut prononcer : figuré par le tétragramme YHWH « je suis ce que je suis » qui ne peut renvoyer, comme le souligne Lacan, qu’au réel : « dans l’expérience religieuse il ne s’agit que de rencontre, au sens de la Tuche, rencontre heureuse ou malheureuse (eutuchia ou dustuchia) avec un réel non symbolisable » - séminaire XI - les 4 concepts de la psychanalyse. La confusion, le blablabla signe l’impossible rencontre du symbolique avec ce réel même. « Faisons nous un nom qui soit comme le Réel ! » auraient pu dire ces architectes de l’impossible. A moins d’atteindre à la « divine liberté du schizophrène, pour qui le symbolique est le réel » (cf. : J.A.MILLER), il n’y a point de salut. La tour de Babel c’est le refus du semblant, c’est le désir d’atteindre à la Vérité en ne parlant qu’une seule langue. Or la parole n’est que de semblant sauf comme on l’a vu, pour le schizophrène.


Du sens du commandement

Les tables de la loi qui règlent la vie quotidienne des hommes entre-eux commenceront par cette invitation à ne pas avoir d’autre Dieu devant la face de l’éternel et de ne point se faire d’image, ni de représentation des choses qui sont en haut ou en bas et de ne point s’y asservir. Elle commande aussi de ne pas prendre le Nom de Dieu en vain (ce qui peut s’entendre comme une invitation à ne pas faire coller aux évènements du réel un effacement trop rapide de ce réel par le symbolique). Cette rencontre du réel, comme Freud le montre est rencontre avec un manque, ce que suggère aussi l’impossible à dire du nom de Dieu. Les idoles ne seraient alors que l’effigie nostalgique de la plénitude, un rempart contre l’absence, des fétiches du vide, et ce n’est pas pour rien que les rites où l’on sacrifiait aux idoles se terminaient en orgie. Une fête du plein, comme un retour au fantasme de scène originelle.

Le commandement de ne point se faire d’image taillée et de ne point se prosterner devant elle vient bien avant l’interdit de meurtre et d’adultère et en souligne l’importance. Le rappel de la loi, nous le voyons à l’origine, est invitation à ne pas céder aux artifices de la plénitude, mais à assumer le manque même de Dieu et de son nom. Ce n’est qu’une fois posé ceci que les limites qui garantissent le fonctionnement de la vie sociale sont données (et rappelées dans le Lévitique).


En quoi ceci fait enseignement pour nous actuellement?

Le texte de la genèse nous invite à prendre en compte qu’Adam se reconnaît non pas dans la ressemblance mais dans le fait que s’étant absenté de lui-même par l’effet d’un profond sommeil, il rencontre à son éveil un autre, un vis-à-vis au point même de ce qui lui manque. Le sommeil a permis l’extraction de ce qui l’aurait fait se vivre comme complet. De dire de quelqu’un qu’il est la côte est à l’époque métaphore d’ un côte-à-côte qui souligne en quoi « il n’est pas bon que l’homme soit seul ». La vertu du sommeil, est par le rêve d’halluciner l’objet du manque, et de pouvoir le « retrouver » au réveil, de le nommer. Éveillé à son manque, l’homme reconnaît qu’en la femme est logé la question de son désir, de l’objet a. L’homme voit enfin dans la femme l’objet de son manque. Il n’est pas sans voir que la femme est os de ses os, chair de sa chair mais seulement à ce moment d’éveil qui suit l’extraction de ce qui était sa leurrante complétude. La nomination de Isha est au point même qui suit la décomplètude d’adam. La sexualité ( étymologiquement section ) s’introduit donc de l’extraction, de la décomplètude. C’est ce que Lacan traduira comme « un non rapport sexuel ». L’invitation de l’Innommable est bien de prendre en compte ce « non rapport » de la sexualité, cette section en l’homme. C’est, en somme, un « ne pas céder sur le désir », car le désir s’origine du manque et cherche un objet qui fasse signe de ce manque sans jamais le combler. De structure l’homme est divisé, la nomination de l’autre sexe ne vient qu’au point d’un manque, de ce qui lui est ôté mais qui pourrait lui donner l’illusion de ne faire qu’un. L’homme est un mitsein, un être avec. Plus tardivement dans l’histoire, à désigner la sexualité comme « perverse », les religions « du père » ont perverti le texte. Ils ont fait de la sexualité un plein, et ont identifié celle-ci au grand Pervers, le dieu Pan, ou Lucifer (ange de lumière). Si Lucifer est Ange de lumière, c’est qu’il est un plein de Vérité, c’est un Père blanc. Alors que le Dieu de la Bible, à ne pas se faire représenter se constitue pour l’homme comme l’ombre d’un doute. Le péché est un savoir plein sur le bien-et-mal. Le pervers sait ce qui est bien pour l’autre et il veut son bien mais pour cela il le relègue au rang d’objet. C’est un « père vers l’autre, » trop proche de l’autre, contre l’autre pourrait-on dire.


D’une certaine énigme à supporter !

YHWH, lui est un sans nom, il est référence vide. Dieu n’est pas mort comme disent les philosophes il est absent. Il est marqué d’un blanc et reste sans réponse. Toutes les religions ou philosophies (sauf par exemple chez Socrate) essaient de répondre aux énigmes de l’univers, c’est ce qui d’une certaine manière et paradoxalement a perdu oedipe. Rappelons aussi que la représentation de la sphinge en volume est creuse. Dieu invite l’homme à le rencontrer hors des théophanies mais plutôt là où il n’y a que « du vent », là où l’esprit de Dieu se meut comme le vent dans les roseaux . ( voir aussi Jean 3 : 8 - « Le vent souffle où il veut » le mot grec traduit par vent signifie aussi esprit, et encore Actes 2 : 2 - où pour parler de l’Esprit de Dieu Luc l’évangéliste s’exprime ainsi : « il vint du ciel un bruit comme celui d’un vent impétueux » ) Le support de la vision pour croire ou le support des représentations invite à une position perverse qui comble le trou, il rend le Phallus consistant. Or, le phallus est vide, comme l’est la sphinge. Thomas qui reconnaît le Christ en voyant les plaies, sans saisir en quoi celles-ci sont la marque de ce qui a été, se fait reprendre par ce dernier. Le signifiant phallique aussi est vide, il n’est pas un plein du Nom du Père, mais le signifiant d’une béance. Le père, s’il a droit au respect, est un homme qui orientera son désir vers une femme objet a qui cause son désir.


L’habit ne fait pas le moine !

Le dieu du pervers, en fait, risque bien d’être son surmoi, au sens ou Lacan définit aussi le surmoi comme étant un impératif de jouissance : « Le surmoi a un rapport avec la loi, et en même temps c’est une loi insensée, qui va jusqu’à être une méconnaissance de la loi. C’est toujours ainsi que nous voyons agir chez le névrosé le surmoi. La morale du névrosé est une morale insensée, destructive, purement opprimante, presque toujours anti-légale. Le surmoi est à la fois la loi et sa destruction. En cela il est la parole même, le commandement de la loi. Le surmoi finit par s’identifier à la figure féroce » ( séminaire 1 p.118, Le Loup!Le Loup!). Ce qui indiquerait que le pervers n’est pas sans avoir de surmoi comme le disent certains. Notre société cible le pervers comme celui par qui tous les maux arrivent. Pourtant, la désignation promulguée du pervers occulte la question qu’il nous pose quant à notre propre perversion. Car à poursuivre le coupable, de la manière dont notre société actuelle le fait, dans un désir d’expurger le mal, cela ne fait que confirmer pour lui que le surmoi est jouisseur, redoublant par là la conviction que la castration n’existe pas. Cela masque ainsi que la question de la loi se règle avant tout au lieu du manque. Les médias illustrent bien ce duo sado-masochiste du voyeur et de celui qui est vu, de celui qui est pris et qui croyait prendre. On voit le coupable, on le désigne comme on désignait autrefois le bouc. Bouc émissaire, comme le bélier qui prit la place d’Isaac pour le sacrifice. Car le surmoi féroce exige à « cent pour cent » sang pour sang, dent pour dent. Il faut à la transgression de la Parole en tant que loi une victime expiatoire, celle sur qui retombe l’offense et la dette. L’offense c’est que le mère phallique est châtrée, c’est que la Parole est vide. Faire supporter au bouc émissaire le poids de sa transgression, c’est éviter de voir en quoi il prend la place du réel qu’on éradique. Il devient ce non-symbolisable, la dimension de l’horreur-même : ce qui ne peut se dire et s’entendre.


Pour une clinique de la perversion

Le traitement des cas d’inceste dans nos sociétés est à ce point révélateur. Même des psychanalystes se font moralistes et juges en faisant appel à la loi pour dire le juste et condamner ou faire condamner le pervers. Or, en faisant cela, ils barrent aussi toute possibilité pour le pervers et ses victimes de voir en quoi ils sont concernés par une jouissance qui les aveugle autant que cette justice là est aveugle. Car en se soumettant, bon gré, mal gré à la justice qu’accompagne la vindicte populaire qui réclame souvent le lynchage, paradoxalement le pervers s’évite ainsi la confrontation à la castration, trouvant en face de lui un surmoi féroce qui veut « sa peau » (ce qu’incarne magnifiquement la perversité de certains médias). Le pervers trouve ainsi son maître, mais un maître non châtré. Il y a toute une clinique à faire de l’usage que l’on fait de la loi et de ceux qui s’en emparent pour soulever avec une jouissance non sans égale une opinion qui est prête à offrir pieds et mains liés en sacrifice le pervers désigné. On oublie qu’il ne suffit pas de nommer l’interdit de l’inceste pour le rendre ipso-facto inopérant sinon parfois à en redoubler l’attrait. Cela peut avoir dans la cure des effets dévastateurs. On affirme qu’il est thérapeutique de dire à la victime d’un inceste qu’elle doit porter plainte contre la personne qui a abusé d’elle. Je constate plutôt que cette prescription s’avère dans certains cas aussi efficace qu’un pousse au suicide. Pas uniquement à cause de la culpabilité que la victime d’un inceste aura de dénoncer le coupable, qui est souvent un membre de la famille. Surtout qu’il n’est pas rare ensuite qu’elle soit désignée comme responsable de l’opprobre qui pèsera sur la famille, lorsque les journaux se seront repus de l’infamie mais aussi parce qu’inconsciemment la « victime » y a placé sa jouissance et qu’alors cette parole et cet acte de dénonciation supposé salvateur, de par leur valeur symbolique, la condamne. Et c’est sous les signes de la dépression et des envies de suicide que cette condamnation du surmoi se manifestera. Cette clinique de la loi, comme fétiche du pervers, est aussi une invitation à considérer les interventions de la justice et des intervenants sociaux, face aux abus sexuels par exemple, d’une manière différente. Invitation à voir aussi en quoi le pervers peut devenir une figure de l’expiation telle qu’aiment à le désigner certains médias. Il est alors comme le réel incarné que l’on expurge, faisant du reste des hommes des hommes de parole et de vérité, ou des hommes d’honneur, qui en aucun cas ne seraient concernés par la question de la perversion. Lorsque les hommes au nom de l’honneur et de la justice requièrent la prison pour le pervers, on peut se demander s’il ne s’agit pas là d’un acte lui aussi pervers. Car il faut bien se rendre compte que la prison est le lieu sans loi, où c’est la loi du plus fort qui triomphe. Le pervers ne peut y être confronté qu’à la perversité. La loi des prisons c’est le bras d’honneur que font les détenus à la loi. Ce geste « déplacé » indique que l’on fait de sa jouissance sa propre loi. C’est le bras d’honneur contre le « votre honneur » d’une loi parfois aveugle, comme pouvait l’être aussi Œdipe.

Pour une clinique institutionnelle

Dans nos institutions également, on retrouve cette même rationalisation de la loi du nom du père agissant comme fonction. Il arrive par exemple qu’ on demande la présence d’hommes dans des institutions où le personnel est uniquement féminin. Ce n’est pas pour introduire de la différence mais pour que les hommes fassent respecter la loi ou l’incarnent. On attend des éducateurs hommes qu’ils posent la loi parce qu’ils sont sensés être plus forts que leurs collègues. L’institution devient ainsi le lieu où l’on sait mieux faire que les parents qui n’ont pas su soi-disant donner de limite aux enfants ( c’est oublier encore que la limite a à voir avec un désir inconscient avec lequel l’enfant se repère – il suffit aussi d’observer que bon nombre d’enfants qui dysfonctionnent ne sont pas sans recevoir d’interdit, ils en reçoivent pour certains tellement qu’ils en sont interdits et sans re-père) L’institution n’a pas à se faire meilleure que les parents qui auraient failli à leur rôle d’éducateur. Mais l’institution a à se situer comme lieu où se supporte le manque. Ce qui suppose que l’institution ne soit pas toute, et ne soit pas celle qui veut pallier aux déficits parentaux. Malheureusement souvent l’institution se place en concurrente des parents, en bonne institution. Au sein des équipes-même, il y a les bons et les mauvais. Chacun ayant la vérité, un savoir ce qu’il faut faire. Face à ces réponses ou savoirs éducatifs, il y a la manière dont l’éducateur supportera la référence vide de la loi du signifiant, celle qui introduit le sujet. Même si la personne en face ne veut rien en savoir. Mais trop souvent l’éducateur sait à la place de l’autre ce qui lui convient et les projets éducatifs et d’établissements partent de ce savoir. Peu de place pour l’émergences du désir chez le résidant. On sait pour lui : que le travail lui fera du bien, de quelle manière il doit s’habiller s’il ne veut pas être montrer du doigt, etc. Tout cela part de la bonne intention, du bien qu’on veut pour l’autre. Cela évite d’accompagner la personne sur le long chemin de son individuation qu’on confond avec l’autonomie. Cela demande aussi d’accepter la différence. Différence que l’on veut gommer en parlant d’intégration sociale, celle-ci n’étant que le masque de l’une-jouissance. Et pourtant, la manière de traiter avec la jouissance, chez le psychotique par exemple, est autre. Comment pouvons nous prendre cela en compte et ainsi accompagner la personne psychotique plutôt que de vouloir l’éduquer. Pouvons-nous leur servir de suppléance plutôt que de leur faire ingurgiter la loi par l’entremise du « percipio et du percipiens? » (objet de la perception et sujet de la perception étant ce qui déterminerait la réalité). L’éducateur peut devenir alors celui qui soutient la loi du père au sens qu’il soutient aussi le désir de l’enfant. C’est-à-dire qu’il n’en sait rien sur ce qui règle la jouissance de l’autre comme il n’en sait rien de ce qui règle la sienne .

Et si le psychotique ne se supporte pas du semblant, que le pervers par un démenti de la castration érige un phallus, il nous reste à en tenir compte. Lorsque le pervers nous pousse à faire consister l’Autre, (s’il y a un pousse à la femme chez le paranoïaque on peut supposer qu’il y a un pousse au phallus chez le pervers.) on peut se présenter à lui comme castré. Il devient alors impératif de ne pas entrer dans son jeu qui est de nous rendre plein, rempli d’un savoir de la loi, ou alors de nous faire douter du bien fondé de la castration, ce qui le rendrait détenteur d’un savoir sur nous et sur notre jouissance.



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