top of page

La métaphore paternelle et les Noms-du- Père - Texte sur la fin du patriarcat ( psy Metz )

Dernière mise à jour : 20 déc. 2023

Auteur : Thierry Nussberger

« Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle. En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes. »[1]

Un article de Thierry Nussberger psy à Metz sur le lien entre les Noms du Père tels que Lacan en a développé le concept et le déclin du patriarcatn
Les Noms du père

Mot du père, mort du père ou la fin du patriarcat - auteur Thierry Nussberger - psy à Metz

Le père est mort avec la survenue de la science. Il était déjà mort avant mais tout le monde ne le savait pas. Il y en a qui y croyait, à l’incarnation du père ! Et Dieu sait qu’il y en a beaucoup qui ont voulu l’incarner, en chair et en os. Dans la petite histoire ça donne le père du président Schreber, pour ceux qui connaissent, dans la grande histoire ça donne …Poutine[1] et bien d’autres !

Aujourd'hui le père on s’en passe, mais sans s’en servir !

Qu’est-ce à dire ? Qu’on peut être libre, libre du signifiant, libre d’un opérateur, libre comme le schizophrène qui de ne pas s’aliéner au signifiant sera aliéné de ne pas s’inscrire comme presque tout le monde dans le code. C’est ce que souligne Jacques Alain Miller dans « Clinique ironique » qui propose de « le définir, après Lacan, comme le sujet qui se spécifie de n’être pris dans aucun discours, dans aucun lien social »

La formule de Lacan visant la liberté de l’être est bien différente : « se passer du Nom du Père à condition de s’en servir »[2]. Il rejoint là la tradition des Noms-du-Père, celle où Elohim pose la condition de la liberté de l’homme : « de tous les arbres du jardin, manger tu mangeras, mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, de lui tu n’en mangeras car le jour où tu en mangeras mourir tu mourras ». Il laisse ainsi à l’homme la possibilité de faire avec ou de faire sans Dieu. Mais faire sans Dieu, selon la gènése, s’est se priver de la vie qui vivifie, libre alors de se faire l’égal de Dieu, sans dieu. « Elohim sait que le jour où vous en mangerez vos yeux s’ouvriront et vous serez comme Elohim doués d’une science du bien et du mal »[3]


Le mot, la parole qui vivifie, qu’ils soient du père ou de l’Esprit Saint, aujourd’hui on n’en a plus rien à faire. Nous avons les icônes, les images, les textos syllabiques, les religions médiatico-consumériste du bien-être, la messe télévisuelle et quotidienne ânonné par Hanouna.

L’imagerie médicale remplace souvent les mots du clinicien, les aficionados des connexions neuronales n'ont que faire des complexes relationnels qui peuvent se dénouer par la parole. Il suffit de remettre en phase les connexions synaptiques par des techniques empiriques impossibles à théoriser certes mais peu importe, du moment qu’elles sont validées scientifiquement.


Au siècle dernier il n’était pas rare d’entendre de la part des maîtres, face à une contestation d’autorité la sentence que le rebelle/contestataire n’avait pas résolu son œdipe et qu’il ferait mieux de taire sa contestation. Ainsi toute remise en question de l’autorité était-elle renvoyée à une position infantile, témoignant de l’envie de tuer le père pour s’approprier la mère. Ces interprétations sauvages au service du pouvoir des maîtres faisaient flores chez certains psychiatres, chefs de service en psychiatrie, dans les services éducatifs et dans l’enseignement de la psychologie. Aujourd’hui avec la désaffection de la psychanalyse ces références à une théorie œdipienne incomprise n’ont plus vraiment cours. Que l’on se rassure, aujourd'hui, grâce au Dalaï Lama les maîtres ont trouvé une parade, ils offrent des salles de méditation pour que les mécontentements glissent sur le tapis de relaxation des travailleurs ou des étudiants. La concentration sur l’ici et maintenant de leur expérience intérieure évacuent les colères et déceptions qui rongent l’individu. Les théories du bien-être néo-libéral maternent les employés du cac 40 et remplacent celles du coup de pied au cul paternel. On est passé du Charybde en Scylla de la gouvernance ! Du siècle dernier à aujourd’hui, même si les maîtres ont changé, le produit de la méthode reste le même : obtenir la soumission.


Le père de la tradition


Le 19 juin 1957 lors du séminaire sur la relation d’objet, à la question « qu’est-ce que le père ? » Lacan répond que « le seul lieu d’où il puisse être répondu d’une façon pleine et valable à l’interrogation, c’est dans une certaine tradition religieuse. Notamment la judéo-chrétienne, la seule à essayer d’établir l'accord entre les sexes sur une opposition de la puissance et de l’acte, qui trouve sa médiation dans un amour. »

Et Lacan d’ajouter « Mais allez dire à l’épouse d’aujourd’hui qu’elle est la puissance et que, l’homme c’est l’acte : vous aurez une réponse : “ très peu pour moi “.[4] »

Si Lacan situe le lieu de la réponse dans la tradition judéo-chrétienne il n’en reste pas moins que le 11 mars 1975, dix-huit ans plus tard, reprenant la question du Nom du père. Il dit : “ les noms du père c’est ça : le symbolique, l’imaginaire et le réel.”[5]


“C’est ça “Les noms du père” : les noms premiers en tant qu’ils nomment quelque chose. Et comme l’indique la Bible à propos de cet extraordinaire machin qui y est appelé Père, c’est le premier temps de cette imagination humaine qu’est Dieu, consacré à donner un nom à chacun des animaux.” Or à propos de la tradition Lacan précise qu’elle est toujours conne.

A savoir que la connerie pour Lacan se réfère à une conne-essence ou connaissance insue, équivoque du ça dans l’inconscient. L'Unbewusst freudien (l’inconscient) devient l’Une bévue, euphémisme pour désigner l’inconscient. Rappelons que la bévue est une erreur due à l’ignorance. Le sens de la connerie dévoile ainsi “la forme d’un savoir dans l’insu”. Donc la connerie ( le ça ) requiert toute notre attention. C’est à ce titre que la tradition est une connerie. C’est toujours dans RSI mais dans leçon 1 du 10 décembre 1975.


La connerie, l'imbécilité et l’ignorance


Ainsi le réel est la connerie, l’imaginaire est l’imbécilité et le symbolique l’ignorance. Rappelons que imbecillus en latin signifie sans bâton, sans soutien. L’imbécile c’est l’être faible de corps et d’esprit. L’être à trois pattes de la sphinge, c’est l’homme avec un bâton. « Notre bâton à nous c’est l’inconscient qui soutient le corps et l’esprit. » Et à ce titre la tradition judéo chrétienne est celle qui serait la moins conne ![6] Mais revenons en 1957 ! De l’harmonie entre les sexes, supposée, par les psychanalystes de l’IPA, atteinte grâce au travail analytique porté jusqu’à la pulsion génitale, ouvrant les portes de l’oblativité, du véritable amour, il ne reste que le rêve pitoyable de l’harmonie universelle. Et si l’on pense que la notion de père réel a son origine dans la fécondité, Lacan partage à son auditoire cette information venant de l'Amérique : “Depuis la mort de son mari une femme liée à lui par un pacte d’amour se fait faire tous les dix mois un enfant par celui-ci.” C’est pour Lacan l’illustration de ce qu’ il appelle le x de la paternité. Le père symbolique est bien ici le père mort mais aussi le père réel. Que devient dans ce cas le complexe d’Œdipe ? Et pour l’enfant qui sera le père réel ? sans compter que le père réel ne sera pas alors celui de la fécondité. Comment l’Eglise prendra-t-elle position à l’endroit du problème de l'insémination artificielle posthume par l’époux consacré.”[7]

Surtout quand elle prône les pratiques naturelles !


Le père des origines : cause première, ou premier Principe


« Qu’est-ce que le père » dit Lacan ? Comment se présente-il ? Dans les écrits des origines, que l’on appelle “la genèse”, le Père, c’est Dieu. Mais est-ce ainsi qu’il se présente ?


« Premièrement Elohim créa l’alphabet du ciel et l’alphabet de la terre” cette traduction des premiers versets de la genèse que nous devons à Marc Alain Ouaknin[8] nous introduit au cœur même de la création par Elohim. Elohim dit, et s’il peut dire c’est grâce à l’alphabet. Elohim grâce à la traduction de Marc Alain Ouaknin se présente ainsi comme le père du mot ! Attention Elohim ce n’est pas Dieu. Dieu, Deus est latin (dei jour- briller), Elohim est hébreu. Elohim est un pluriel nous rappelle M.A. Ouaknin, dans la Bible le divin possède plusieurs noms. El, Elohim, l’imprononçable tétragramme YHVH, Adonaï qui est employé à la place du tétragramme, Ehyeh Asher Ehyeh, El-shaddai etc. Chaque nomination du divin correspond à une manière d’être de sa part. Elohim comme dieu de rigueur et de cohérence nous dit Ouaknin. C’est le dieu qui nomme, qui classe, qui sépare ! Shaddai c’est le dieu Montagnard et pourvoyeur comme l’est le sein maternel : « je suis celui qui suffit ». « Je suffis » n’ayez pas d’autres dieu devant ma face ! Le Dieu d’Abraham ne nie pas la présence des autres dieux mais il veut être le seul pour sa lignée. C’est le Dieu Jaloux de l’Ancien testament.

Le ciel c’est le lieu du là-bas, de l’infini, la terre celui du fini, lieu des frontières. Quand vous êtes sur la terre vous êtes dans un espace délimité, borné dans tous les sens du terme, achevé.

Ainsi parler nous renvoie à la limite du langage, à l'ordonnancement du monde, à sa création. Par la parole, par sa nomination nous créons le monde, notre monde, singulier, délimité, borné. Un monde propre à chacun de nous et qui nous fait semblable à Elohim.

Ni Homme ni femme !


La bible nous révèle qu’Elohim, le père, n’est ni homme, ni femme. « Elohim créa l’homme avec son image. Avec l’image d’Elohim il le créa, Masculin et féminin »[9]. Elohim est aussi El Shadai, le dieu compassion et miséricorde, il se présente comme le dieu « des bénédictions des mamelles (shadayin) et du sein maternel. »[10]

Masculin et féminin ainsi fut créé l’homme. Mais dieu vit que bien vite l’homme s’emmerdait avec les animaux. Il induisit alors un sommeil chez l’Adamus dont il put extraire sa côte à côte.

Si Dieu est père c’est en tant qu’il est cause première, de même qu’un artiste, qu’il soit homme ou femme, sera créateur de son œuvre, il ou elle en sera Père. Dans le royaume des cieux, qui est celui de l’infini, du non limité, il n’y a ni homme, ni femme comme le souligne Paul en galate 3.28.


Car le mot sexe implique une différenciation, étymologiquement c’est une section, une décomplètude, on est soit mâle ou femelle, ça c’est de l’ordre de la possession d’un organe mais le sexe sépare en tant qu’il y a homme et femme dans une nomination, et pas forcément en adéquation avec l’organe. L’infans, lui, sort de son rapport au monde non limité, le ciel de son état fœtal, par l’intervention de la parole qui vient le limiter, lui donner des frontières en repérant les différences, en les nommant le petit d’homme sort de ce monde illimité, immédiat, pour aborder le monde humain que la parole vient délimiter mais aussi créer. Pour cela il doit céder une part de jouissance dans son rapport immédiat au monde, y perdre de son animalité pour s’humaniser dans la parole. Cette perte c’est la livre de chair dont parle Lacan, en référence à l’anneau préputiale livré à Elohim pour sceller l’alliance entre lui et les descendants d’Abraham. Une part de jouissance cédée du rapport immédiat au monde, animal qui sort l’enfant de l’état de nature pour le faire entrer dans le monde de la culture, le monde n’y est plus que représenté.


Ce n’est pas pour rien donc que Lacan parle de la tradition comme détenant la clé de la question du père. Encore faut-il aller les chercher, ces clés dans les textes originaux et non dans les perversions dogmatiques des religions chrétiennes.

Le père est un principe créateur, il n’est ni homme, ni femme avons-nous dit, et cela depuis le début de l’histoire c’est à dire 3500 ans avant Jésus christ, naissance de l’écriture en Mésopotamie et en Egypte. Le phallus dont parlera Lacan n’aura lui-même rien à voir avec le pénis détenu par l’homme et signe de la dominance masculine. Le phallus se rapproche plus de par sa fonction d’un autre nom du divin yhwh dont le nom de substitution est Adonaï.


YHVH ! l’autre nom du divin, l’un des noms du père,


En exode 3.14 Moïse dans le désert voit un buisson brûler sans se consumer, il s’en approche et il entend une voix qui lui demande de libérer le peuple hébreux de la tyrannie de Pharaon. Moïse, qui est bègue, se demande comment il pourrait aller parler à pharaon sans craindre d’être la risée de tous et cherche à se défausser de l’appel de dieu sur son frère Aaron. Moïse dit aux Elohims : “et si le peuple me demande ton nom que leur répondrai-je”.

Tu leur diras “ je suis ce que je suis”[11] et plus loin il révèle l'ineffable de son nom YHWH. YHWH, dieu de vos pères, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ». Principe par lequel la lignée peut se nommer. YHWH est ce nom marqué d’une impossibilité, d’un manque dans l’Autre. On ne peut le prononcer, on ne peut le représenter, c’est le tétragramme hors signification, hors présence. Dieu se présente comme hors sens, hors signifiant et hors signifie, lieu du manque par quoi s’opère le commencement de la lignée des pères. Le Père primordiale se présente donc comme un agent comptable, un opérateur qui ordonne le monde. C’est de ce mode opératoire que se supporte le signifiant phallique, représentant du manque dans l’Autre. Nous venons donc de prendre la mesure minimale de ce que la tradition et le mythe ancien nous révèlent des mystères du nom du père et de leur fonction. Nous n’avons fait qu’effleurer, sans avoir abordé ce qui plus tard se révèlera de la fonction trinitaire du divin révélé : Un en trois. Comme un écho à RSI - réel, symbolique et imaginaire. Fonction, agent de l’ordonnancement du père.

Lacan nous introduit donc à cette tradition avant d’aborder dans le séminaire sur la relation d’objet ce qu’il en est de la métaphore : « la fonction paternelle nous apparaît être pour le sujet, de l’ordre d’une expérience métaphorique.[12] »

La métaphore est cette fonction qui procède en usant de la chaîne signifiante, non pas dans sa dimension connective dans laquelle s’installe tout usage métonymique, mais dans sa dimension de substitution.

Lacan va s’appuyer sur la métaphore hugolienne pêcher dans le dictionnaire Quillet de la langue française pour introduire à la fonction paternelle. Il s’agit du poème Booz endormi.

Quelques mois plus tard il reprend la question dans l’article du traitement possible de la psychose. Il y traite de la fonction imaginaire du phallus que Freud a dévoilé comme pivot du procès symbolique et qui parachève dans les deux sexes la mise en question du sexe par le complexe de castration. Il déplore que cette fonction du phallus réduit au rôle d’objet partiel ne soit que la suite d'une mystification dans laquelle la culture en maintient le symbole.


Pater semper incertus est, Mater semper certa est !


Il s’agit d’en déduire que la paternité n’est que l’effet d’un pur signifiant lié à la foi qu’on accorde à la parole d’une femme. Reconnaissance non pas d’un père réel, mais de ce que la religion nous a appris à invoquer comme nom du père. Ainsi comme le rappelle Lacan, “nul besoin d’un signifiant pour être père, pas plus que pour être mort, mais sans signifiant personne de l’un ou de l'autre de ces états n’en saura jamais rien” [13]

Freud avait lié l’apparition du signifiant du père, en tant qu’auteur de la loi, à la mort, voire au meurtre du père, moment fécond de la dette par où le sujet se lie à vie à la loi. Le père symbolique en tant qu’il signifie cette loi est bien le père mort.


Le père mort pour Freud est celui de la horde, père jouisseur mis à mort par les fils, qui par la dévoration du père s'approprient ses attributs mais aussi l’érigent en totem suite à la culpabilité qui découle de l’acte parricide.

Dans la Bible, le père en tant que Dieu jouisseur est le Bélier, celui qui se trouve dans le buisson pour être offert en sacrifice à la place d’Isaac. Le sacrifice du bélier tue en l’homme toute ani-mâlité, le dieu Bélier Père de l’humanité est sacrifié. Là se révèle le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.

Ce bélier c’est le dieu Khnoum[14], qui régnait sur la région de la première cataracte à la frontière sud de l’Egypte, d’où surgissaient les eaux de la crue. Un texte du 1er siècle gravé sur les murs du temple d’Esna indique qu’il est le Père des Hommes, source de toute vie, il est le potier qui a modelé le corps de l’homme grâce au limon fertile du Nil et leur a donné ensuite le souffle de vie, le ka, l’âme. Il préfigure le sacrifice du Dieu incarné des chrétiens, le Fils de l’homme autre nom de Dieu.

Ce qui est révélé là pour Lacan c’est que ce qui est sacrifié c’est la jouissance même du père afin que s’instaure une autre dimension que sa jouissance : celle du désir, c’est le père de la loi, qui se substitue au père jouisseur.

Partant de cette notion du père mort, par le sacrifice, Lacan tente de formaliser son concept. En décembre 1957 suite à une longue élaboration à propos de la phobie de Hans qu’il présentera en juin 1957[15] à son séminaire sur la relation d’objet Lacan formalise pour la première fois son concept de la métaphore paternelle dans un article “Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose.”[16]


La gerbe de Booz

« Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril. Sa gerbe n'était point avare ni haineuse ; Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse : - Laissez tomber exprès des épis, disait-il. » - V. Hugo

La métaphore se caractérise par la substitution d’un signifiant par un autre ce qui produit un sens nouveau. La formule sera donc celle-ci :


"Les grand S représentent des signifiants, x une signification inconnue et s le signifié induit par la métaphore, laquelle consiste dans la substitution dans la chaîne signifiante de S à S'. L'élision de S', ici représenté par sa rature, est la condition de la réussite de la métaphore"[17].

Le petit x indique que la métaphore n’est pas encore effectuée, la signification est inconnue. Ce n'est qu'avec la métaphore que le sujet a accès à la signification qui, au départ, est inconnue. Il s’opère une substitution de S à S’, la barre indique l’élision qui permet l’apparition d’un signifié nouveau. Dans le vers de Victor Hugo, le mot Gerbe en S se substitue au phallus de Booz, S’ barré situé en dessous et élidé. Cela produit pour le sujet S, à droite après la flèche, l’apparition d’un signifié nouveau : 1/s.

Booz est barré comme sujet dans l'effectuation de la métaphore qui permet d’y substituer la fécondité paternelle, signifiant phallique, soit sa gerbe.

Dans la métaphore paternelle : le signifiant du Nom-du-Père se substitue au désir de la mère : qu’est-ce à dire ? Je vous avais introduit à cette question lors de la séance sur le schéma L et la phase du miroir.

Pour rappel : dans un premier temps logique il y a une indistinction mère/enfant. Temps où l’enfant s’identifie au désir de la mère. Il est alors le tout de sa mère, celui qui comble son manque, il se constitue alors comme phallus de la mère.

Le second temps logique traverse la relation imaginaire. Par la nomination « tu es ceci » le meurtre du double s’opère (tuer ceci), l’enfant est distingué, séparé de l’image du double. Ce n’est plus « moi, ma maman ». C’est le temps de l’enfant qui joue à la bobine et s’aperçoit que la mère s’en va. Ce qu’il interprètera comme un « elle désire ailleurs » et si elle désire ailleurs l’enfant chute de sa position privilégiée d’être le tout de sa mère, son phallus. Ceci constitue un message qui lui est adressé en termes d’un dire qui sépare. Un interdit (entre l’enfant et sa mère) qui le prive de la couche de la mère. Cette fonction de séparateur sera attribuée, s’il est là, au père. Ce que la mère désire pour régler son manque c’est son conjoint et non l’enfant.

L’enfant dans ce second temps rencontre ce qu’on appelle la loi du père comme fonction paternelle séparatrice de la confusion aliénante. C’est ainsi que dans le psychisme de l’enfant s’opère cette substitution du Nom-du-Père au désir de la Mère. Il s’ensuit que le désir de la mère est signifié au sujet : elle désire ailleurs. Le produit de l’opération est que le nom du père s’inscrit comme fonction pour l’enfant, l’Autre prend la place de la mère qui tombe dans l’oubli comme désir interdit (Grand A sur le schéma), le Phallus symbolique prend la place du nouveau signifié donné à l’enfant.

Ce Phallus est ce symbole par quoi l’enfant a mis en place cet opérateur qui lui permettra de prendre sa place dans la hiérarchie familiale et sociale. C’est l’opérateur psychique qui permet à l’enfant de symboliser les absences et présence de la mère, signifiant du manque phallique et qui lui permet de ne pas s’identifier au Phallus. Il passe de la position d’être le Phallus à avoir le phallus en tant que signifiant du manque à être. L’enfant se contentera alors de trouver les objets métonymiques de son désir, les fameux objets a qu’il placera dans l’autre comme objets amalgamiques. Ainsi se constitue le troisième temps logique mis en évidence par le schéma L. C’est ce temps que Lacan fera correspondre à l’identification au père de la loi qui est différente de l’identification primaire au père protecteur et tout puissant (Freud).

Le père de ce temps-là donne sa place à l’enfant dans la hiérarchie familiale. C’est le père en tant que fonction paternelle qui peut être supporté dans la réalité par quiconque occupe cette place : le conjoint homo ou hétéro sexuelle de la mère, l’éducateur etc. …mais aussi ce qui chez la mère fait fonction de loi. L’enfant dans ce troisième temps entre dans l’ordre symbolique du langage. Le père ici n’est donc pas celui de la relation, ni le père géniteur mais celui de la parole et de la loi de la parole.


La logique de la fonction du Père et la logique du Zéro


Si Œdipe a pu répondre à l’énigme posée par la Sphinge dont la solution résidait en l’homme, l’énigme de la création du monde est résolue par la tradition. Au trou que l’énigme creuse dans le savoir, Dieu le père, vient s’y loger. De ce dieu qui se révèle d’un trou, d’un tohu et bohu ou chaos primordial, comme le rapporte la bible, surgit, grâce à la tradition, la création et l’ordonnancement du monde par sa « n’nomination ». Adonaï vient en place du tétragramme qui est constitué d’un manque et d’une absence. On peut donc dire que YHVH compte pour zéro.

Lacan s’inspirera des travaux des mathématiciens FREGE et PEANO pour faire sa démonstration d’une équivalence entre la logique de la fonction du père et celle du zéro. Les mathématiciens démontrent que la consistance de la suite des nombres entiers est établie grâce au compte pour Un du zéro. Pour saisir cela il suffit de prendre en compte la manière dont nos sociétés patriarcales se fondent à partir de cette logique.

Tout pouvoir royal, quels que soient les peuples, détient sa légitimité de par son lien avec le sacré. La personne royale est considérée comme une émanation du monde divin et reçoit de lui un aval qui le sacralise.

C’est donc d’un lieu du divin qui compte pour zéro que le dénombrement des rois peut commencer. Il en va de même pour les papes qui se dénombrent à partir de la mort du Christ, lequel compte pour le zéro à partir duquel sera nommé la première Pierre de l’Église (ecclésia /assemblée) qui n’est autre que l’apôtre du même nom. La logique du signifiant suit la même règle : pour nommer (n’hommer) le monde il est nécessaire que le petit d’homme accepte que le réel soit mortifié par le signifiant. C’est ce que Lacan appelle le meurtre de la chose dans le "Discours de Rome"[18]

Freud a surpris le petit d’homme au moment de sa saisie par le langage et la parole. Le voici, lui et son désir. Cette balle qu’un fil retient, il la tire à lui, puis la jette, il la reprend et la rejette. Mais il scande sa prise et son rejet et sa reprise d’un oo, aa, oo, à quoi le tiers sans qui il n’y a pas de parole ne se trompe pas en affirmant à Freud qui l’écoute que cela veut dire : Fort ! Da ! Parti ! Voilà ! Parti encore…

Car que fait-il cet enfant de cet objet sinon de l’abolir à cent reprises, sinon de faire son objet de cette abolition. Sans doute n’est-ce que pour que cent fois renaisse son désir, mais ne renaît-il pas déjà désir de ce désir. Nul besoin donc de reconnaître par le contexte et le témoin que le mal d’attendre la mère a trouvé ici son transfert symbolique. Le meurtre de la chose dont Juliette Boutonier a relevé le terme dans mon discours, est déjà là. Il apporte à tout ce qui est, ce fonds d’absence sur quoi s’enlèveront toutes les présences du monde. »

Lacan se réfère certainement à Alexandre KOJEVE qui dans Introduction à la lecture de Hegel, Gallimard, Paris, 1947 écrit :

« Dans le Chapitre VII de la PhG, Hegel a dit que toute compréhension-conceptuelle (Begreifen) équivaut à un meurtre. Rappelons donc ce qu'il avait en vue. Tant que le Sens (ou l'Essence, le Concept, le Logos, l'Idée, etc.) est incarné dans une entité existant empiriquement, ce Sens ou cette Essence, ainsi que cette entité, vivent. Tant que, par exemple, le Sens (ou l'Essence) 'chien' est incarné dans une entité sensible, ce Sens (Essence) vit : c'est le chien réel, le chien réel qui court, boit, mange. Mais lorsque le Sens (Essence) 'chien' passe dans le mot 'chien' c'est-à-dire devient concept abstrait qui est différent de la réalité sensible qu'il révèle par son Sens, le Sens (Essence) meurt : le mot 'chien' ne court pas, ne boit pas et ne mange pas ; en lui le Sens (l'Essence) cesse de vivre ; c'est-à-dire qu'elle meurt. Et c'est pourquoi la compréhension-conceptuelle de la réalité équivaut à un meurtre. (p. 372-373) . »

Notre réalité tangible, dont Lacan à la suite du texte de Freud sur la dénégation, montrera qu’elle s’établit du fantasme, S a, repose sur la possibilité de se représenter le réel. Cette opération ôte la part de jouissance liée au réel. L’homme ne fait plus Un avec le réel, avec la nature. Entrer dans le langage c’est accepté cette mortification. On peut faire le choix de la refuser au prix de la forclusion du Nom du père, de la non mise en place de la métaphore paternelle. Cela donne une autre structuration de la psychè humaine, la structure psychotique. Elle nécessite un nouage autre que le nouage borroméen, un nouage par le synthome. Avec Lacan la structure névrotique œdipienne perd de son universalité et s’ouvre à la solution sinthomatique.

" La fin du patriarcat - auteur Thierry Nussberger - psy à Metz"

[1] Cf « Clinique du désespoir à l’heure des catastrophes annoncées » Thierry Nussberger – Séminaire pratique sur l’entretien en psychothérapie et psychanalyse – séance du 26 mars 2022 [2] J.Lacan - Séminaire XXIII- Le sinthome p 136 - Editions du Seuil [3] Genèse 3.5 [4] J Lacan - séminaire livre IV - la relation d’objet - essai d’une logique en caoutchouc p.374 - Seuil [5] J.Lacan - R.S.I - leçon 7 du 11 mars 1975 [6] Idem [7] J Lacan - séminaire livre IV - la relation d’objet - essai d’une logique en caoutchouc p.376 - Seuil [8] Marc Alain Ouaknin – La genèse de la genèse illustrée par l’abstraction – Ed.Diane de Selliers [9] Genèse 1.27 [10] Genèse 49.25 [11](Exode, 3,14), [12] J Lacan - séminaire livre IV - la relation d’objet - essai d’une logique en caoutchouc p.376 [13] Lacan - Ecrits II - question préliminaire à tout traitement possible de la psychose - p.72 - Points Essais - Seuil. [14] Khnoum vient de khnem, signifiant "construire", le Créateur, celui qui bâtit l’univers matériel et assure sa permanence et sa reproduction. [15] J Lacan - séminaire livre IV - la relation d’objet - essai d’une logique en caoutchouc p.377 et suivantes [16] J.Lacan - Ecrits II - question préliminaire à tout traitement possible de la psychose - p.73 - Points Essais - Seuil. [17] J.Lacan - Ecrits II - question préliminaire à tout traitement possible de la psychose - p.35 - Points Essais - Seuil [18] Discours de Jacques Lacan du 26 sept. 1953. DISCOURS DE ROME ET RÉPONSES AUX INTERVENTIONS - Les « Actes du congrès de Rome » furent publiés dans le numéro 1 de la revue La psychanalyse parue en 1956, Sur la parole et le langage. On y trouve notamment un compte rendu de l’intervention de J. Lacan et une réponse de Lacan aux interventions.

[1]Evangile de Jean 1/1-4 – Bible - Nouveau testament- traduction Louis Segond

17 vues0 commentaire
bottom of page