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LES « PSYS » EN QUÊTE D’IDENTITE…et de reconnaissance !

Dernière mise à jour : mai 8


Par Thierry Nussberger Qu’est-ce qui définit un individu ? Vaste question ! À la naissance notre prénom nous inscrit avec le patronyme dans le social. Il symbolisera toutes les attentes et les désirs de nos parents quant à notre personne. L’impératif de l’enfant (étymologiquement «infans» : celui qui ne parle pas) sera de se désaliéner de ceux qui ont été le support de son être au monde par un lent et long processus de séparation. Ce travail de deuil s’impose aux parents et à l’enfant, il inscrit chacun dans l’ordre du manque et du coup le réfère à l’ordre symbolique. Ce sera la condition de l’entrée de l’enfant dans le langage, c’est-à-dire la possibilité pour lui de se définir comme “ je ” face à un “ tu ”. Ce “ je ” qui entre en scène sera la marque du refoulement d’un signifiant fondamental de sa jouissance et de son manque à être. Qui suis - je ? Ce sera peut-être là le travail, ou plus exactement l’énigme à résoudre pour que chacun ne soit pas dévoré par la sphinge. De la formule cartésienne - je pense donc je suis - à la formule lacanienne : je pense là où je ne suis pas il y a toute l’expérience de la psychanalyse. C’est dire que la question n’en finit pas de nous tarauder. Cette question laissée ouverte et qui nous angoisse nous n’avons de cesse de la colmater par des réponses certes insatisfaisantes mais « jubilatoire-ment » sécurisantes.

Qui me fais « je »? L’enfant aime à se projeter dans l’avenir en disant : “ plus tard, je serai comme papa ou comme maman ” identifiant souvent celui-ci ou celle-ci à son identité professionnelle. Il ou elle voudra être pompier, policier, infirmière, médecin soit en se conformant au désir secret ou explicite de ses proches, le faisant sien, soit en voulant s’identifier à une figure idéalisée, ou bien en s’orientant vers une profession en opposition à ces derniers. L’identité se confond avec l’être : c’est le facteur, c’est le boulanger. Historiquement d’ailleurs ce qui nous faisait connaître des autres était ce nom qui nous désignait au mieux pour nous faire reconnaître : Jacques Dupont était ainsi le Jacques qui habitait près du pont. Projeter notre être sur une activité nous définit ainsi aux yeux des autres, à soi-même et nous rend conforme à l’image que nous nous faisons de nous-mêmes. Il y a des métiers ainsi choisis non pas uniquement par désir d’exercer une activité mais par souci de préserver une image. L’image fondamentalement est tributaire du regard. Sous le regard de qui sommes-nous donc placé lorsque l’image est en jeu. Nous pourrions à cette place assignée travailler ce qu’il en est de l’identité, de l’imaginaire et de la formation du moi. Dans le regard de l’autre il y a toujours un désir auquel je me réfère, qui me constitue ou m’aliène.

Miroir comment me trouves-tu moi qui te cherche ? Alors exercer une profession n’est pas sans lien avec la constitution de notre identité. D’où la confusion entre “ je suis cela ” et “ j’exerce cela ”. Pour le « psy » toute la différence se fera entre “ je suis psychologue, psychothérapeute, psychanalyste… ” et “ j’exerce la psychothérapie, la psychanalyse… ” c’est-à-dire je suis en place de, en fonction de ! C’est une place que le « psy » occupe. Le risque est bien qu’un “ je suis ” vienne clore le questionnement par cette identification, alors que le “ j’exerce ” situe la place d’une personne. Place qui peut être occupée ou laissée vacante. Il y a toujours ici la part du manque, de la béance possible. De même l’outil dont on se sert, prolongement de l’homme peut devenir l’emblème de notre appartenance. L’outil, à la différence de l’individu qui l’a créé ne disparaît pas. Il est un reste et nécessite une transmission, il s’inscrit dans la culture. Métaphoriquement on pourrait dire que l’appareillage théorique, conceptuel est un outil qui permet aussi de transformer la nature et de la soumettre à la loi de la culture. Détenir un outil c’est donc avoir la possibilité d’exercer une certaine maîtrise. Depuis toujours on reconnaît la valeur d’un individu à la maîtrise qu’il a de son outil qu’il soit technique ou conceptuel. Aujourd’hui quand la machine fait souvent mieux que le technicien, l’homme se sent floué, dévalorisé. Ce que la machine ne remplacera jamais c’est l’homme de l’art qui, lui, possède assurément une maîtrise technique mais qui la dépasse en la mettant au service de ce qu’il désire exprimer. Maîtriser une technique n’est pas inutile, voire même indispensable mais elle doit être dépassée pour que s’exerce l’art qui est la marque de l’humain. Les musiciens, les peintres nous le diront : on peut maîtriser parfaitement la technique instrumentale et être incapable de transmettre la moindre émotion, de restituer l’esprit de l’œuvre. Etre touché émouvoir l’autre relève de l’art, cette part de moi-même que je laisse, que je donne, que je perds.

Alors pour le " psy "? S’agira t- il de maîtrise ou de possibilité d’exercer un art et dans ce cas de quel outil aurai-je besoin en occupant cette place, cette fonction de psy? Si j’envisage l’outil conceptuel comme essentiel je chercherai à acquérir un savoir universitaire ou d’école. Si je le considère comme un support c’est le travail de la matière qui m’importera : mon travail d’analysant, mon travail d’analyste. Travail d’artisan qui dépasse les références aux maîtres, comme a pu le signifier Jacques Lacan, il importe de se servir du père puis de savoir s’en passer. C’est ainsi que se crée l’individu, l’être unique et divisé que nous sommes. Etre unique et séparé de l’autre, désaliéné, libre des rets qui le tenait captif d’une relation en miroir, imaginaire. Par quel procédé ? Par ce travail long et douloureux d’aliénation, désaliénation, séparation. Pour accompagner ce travail il n’est certes pas vain en tant que psychothérapeute d’avoir à sa disposition des outils conceptuels et techniques, eux-mêmes reflets de la perception par des individus différents de la relation à l’autre. Ce qui signifie qu’il n’est pas vain non plus d’aller se coltiner à la question de mon attachement à telle ou telle technique, méthode ou théorie : la dimension de mon transfert y est peut-être en jeu. Autrement dit cet attachement est-il un support narcissique, une sorte d’identification spéculaire : je me reconnais en cet autre que j’idéalise ou sera-t-il justement placé comme l’outil légué par mes prédécesseurs et mis à ma disposition pour le simple exercice de mon art. Prendre en compte ces outils, choisir ceux qui sont les mieux adaptés à notre personnalité est une démarche importante qui n’invalide pas pour autant le choix différent du collègue. Psychothérapie : la passion, que seul ce terme suscite, reflète bien toute la connotation mythique qui lui est attachée. Combien d’écoles de pensée ont été créées pour rendre compte aussi bien de la somme des découvertes faites en son nom, que pour asseoir le pouvoir et l’autorité de savant démiurge. Et plus que le “ connais-toi toi-même ” de Socrate il semble bien que ce soit aussi le “ lève-toi et marche ” qui soit en jeu. Car le psychothérapeute est censé soigner ! Le défi des religions semble ici relevé qui tente d’apporter sens et soin. C’est parce que le lien à l’Autre se crée ou se recrée, qu’une relation se noue, se dénoue, se renoue, que la guérison est donnée par-dessus et que la vie “ vaut le coup ” d’être vécue. Il y a un sens, une direction plus ou moins assistée et ce qui est lié peut se délier, ce qui est sans lien de vie se trouve lié par Eros.

Du mythe à la mystification ! Le mythe est là qui veut réconcilier l’homme avec la nature, avec sa nature. Il y a dans la démarche vers le psychothérapeute comme une mystification : un lieu, un mode de relation privilégiée, illusoire. Et puis il y a toute l’entreprise de démystification, de désillusion que va mettre en place petit à petit le thérapeute vis à vis de son client. La mystification elle est là où, à l’extrême, l’analyste, le thérapeute, place dans son savoir qu’il défend jalousement, toute sa foi et qu’il le met en place d’idole. Au nom de celui-ci, il s’affirmera, se positionnera, conduira le travail analytique, thérapeutique oubliant que son être s’étaie sur la relation et non sur le dogme et l’exégèse. Au nom de son intuition qu’il élèvera au rang d’inspiration le « thérapeute émotionnel » n’entendra rien du nécessaire travail de conceptualisation, tout à sa tâche qu’il sera de“ libérer ” ses semblables de leurs tensions, de leur faiblesses, leur offrant ainsi la possibilité de décupler leur potentiel et d’avoir accès à des ressources jusqu’ici insoupçonnées. Ici on ne construit même plus un mythe mais une mystique. Et l’on voit que les pratiques, les appartenances de chacun se réfère à une adhésion plus ou moins consciente à un mythe, d’où les difficultés parfois de certains à s’ouvrir à des écoles de pensée différentes. C’est donc aussi d’ouverture qu’il s’agira pour le psychothérapeute. Mais est-ce autant une ouverture sans frein, sans limite, sans discernement ? Il s’agit plutôt d’une ouverture qui écoute, prend, intègre, trie, décortique, sélectionne, sonde. Une ouverture qui se veut échange, partage, rencontre. Une ouverture qui peut se refermer pour dans la solitude métaboliser, symboliser ces nouveaux espaces. De quoi, de qui va-t-il s’agir alors ? De psychanalyse : de Freud, de Winnicott, de Klein, de Dolto, de Lacan ? De Reich, des thérapies corporelles, émotionnelles ? Ou de dire qu’il s’agit ici de l’homme. De l’expérience que j’ai de moi et des autres, de ce que j’ai reçu d’eux et de cette manière-là et que je restitue telle que je l’ai intégrée pour essayer de poser un jalon bien timide au sujet de la psychothérapie.

De la formation du psychothérapeute ! C’est dire que l’acte de psychothérapie ne se pose pas seulement comme un acte technique porté par un savoir, mais que cet acte, cette relation qu’il engendre, inclut la personne totale du psychothérapeute. Il va de soi qu’il en est de même pour le thérapisant. Quoique pour celui-ci la question se pose en d’autres termes. . D’où la question fondamentale de l’exercice de la psychothérapie et de la formation du psychothérapeute. Le psychothérapeute, homme ou femme en recherche, se trouve-t-il comme sachant faire avec une certaine complexité, comme témoin de " cette traversée du fantasme dans laquelle il assume un certain "desêtre" pour se positionner comme sujet-guide dé-ré-formateur ? Conjugaison du savoir, de l’avoir et de l’être que l’université ne décline pas vraiment. Mais que mettre en place qui vienne assurer celle-ci ? Car la porte est ouverte à tous les abus de titre quand c’est justement le titre qui importe et non la fonction. Abus qui se commet le plus souvent sur fond d’impuissance et qui entretient le pouvoir de l’image au détriment de pouvoir exercer. Psychothérapeute ! titre envahissant si c’est de titre dont il s’agit. Fonction ou plus précisément place difficile et délicate d’un métier qui met en relation de vie et de mort. Se pose ici une autre question, esquissée en filigrane tout au long de ces lignes, du « faux-self », de l’image. Car on peut être médecin, psychiatre, psychologue, psychanalyste, psychothérapeute parce que le titre, dont on méconnaît alors les enjeux, nourrit l’image d’un moi idéal qui ignore le sujet. C’est alors vers des chemins de pouvoir, d’affirmation intempestive de soi , de la “ nécessité ” de soigner et de guérir que se dirige le “ psy ” à l’image enflée. Il n’y a là que peu de place pour l’autre différent, pour un autre discours, celui de l’inconscient, qui vient alors faire brèche.

De l'écoute. Nous en venons à l’intérêt de la réciprocité, du choc des rencontres, d’une attention à l’autre qui n’exclue ni d’emblée, ni totalement. Rencontre qui ne se fait pas uniquement grâce à l’enseignement technique, théorique et à ses exégèses unilatérales. C’est dans l’écoute et l’attention à l’autre que Freud rencontre vraiment l’hystérique et son discours. Le symptôme a un sens, il parle secrètement de « l’histoire »de la personne qui le crée. Ce n’est qu’après que Freud élabore une théorie et une pratique inspirée par chaque rencontre, interrogations sans cesse renouvelées jusqu'à se prendre lui-même comme objet de sa recherche, il regarde en lui-même. Ce en quoi il révolutionne la démarche scientifique de l’époque. Car en ce domaine, comme en d’autres, le théoricien risque d’être tenté de faire coller le discours de l’analysant à son cadre conceptuel et de ne pas entendre, voir ou sentir tout ce que ce dernier communique autrement. Trop heureux de saisir chez le client matière à conforter son narcissisme. La formation du « psychothérapeute » tel que Freud en montre la voie est la formation de l’inconscient, elle ne s’acquiert que par un travail sur soi. Ensuite et à partir de celle-ci des voies de recherche, de cadre conceptuel et technique se sont mis en place grâce à la personnalité des divers thérapeutes qui se sont succédés et des aménagements thérapeutiques imaginés en tenant compte des diverses personnalités qui pouvaient bénéficier d’une psychothérapie. Une formation qui tient compte des diverses modalités d’intervention, des concepts différents élaborés par les pairs, rend compte de la complexité de la tâche. S’ouvrir à la complexité ne signifie pas pour autant que l’on ne soit pas attentif, vigilant à ce qui est en jeu. Le psychothérapeute n’est pas un “ parent ” qui éduque un “ patient ” en vue de lui transmettre un héritage, ni un scientifique maîtrisant un savoir et une technique mais bien plutôt un guide, un passeur, qui accompagne son client dans la tâche qui est la sienne : advenir comme sujet : « wo Es war soll Ich werden ». Et pour reprendre ce que disait J.LACAN * : “ Ce que donc Freud nous montre c’est ceci - c’est dans la mesure où le drame subjectif est intégré dans un mythe ayant une valeur humaine étendue, voire universelle, que le sujet se réalise." C’est dire aussi que c’est de son éthique que dépendra l’identité du psychothérapeute et la place du psychanalyste. Pour Jacques Lacan l’éthique du psychanalyste c’est son désir qu’il rapportera à la capacité pour l’analyste de supporter quelque chose du réel en jeu dans la cure. Or de l’impératif du réel nul ne peut se prévaloir. Aucun diplôme ne garantira donc jamais cette « capacité » de faire avec le réel, ce que Freud argumentait avec force dans « la question de l’analyse profane » : « il ne s’agit pas de savoir si l’analyste possède un diplôme de médecin, mais s’il a acquis la formation particulière dont il a besoin pour la pratique de l’analyse » n’hésitant pas à déclarer que les charlatans en la matière se « trouvent parmi les médecins qui lui fournissent son plus gros contingent » ( Freud -la question de l’analyse profane –NRF Gallimard - p. 106. Sinon il y a des chances de n’avoir de « psys qu’âne à liste » ou des « psys co-thérapeutes » de la demande sociale ou d’état.

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