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Histoire d’un colloque

Pourquoi ne créerions-nous pas un événement à Metz qui inviterait des professionnels de divers champs à échanger à propos du corps ? À Metz, chacun travaille en cartel, en séminaire, ici ou là, mais il n’y a pas vraiment une dynamique commune, quelque chose qui suscite un enthousiasme qui fasse monstration d’une psychanalyse vivante.


Est-il pensable que ce qui semble pour chacun une expérience, une pratique ayant une influence sur le cours de sa vie, puisse faire lien au point de se mettre ensemble pour construire un tel projet ?





C’est le pari que nous avons fait ! Déjà lancer l’idée à quelques-uns, puis poser les bases par écrit, proposer juste une orientation afin que tout ne semble pas ficelé d’avance, mais au contraire que chacun puisse y inscrire aussi son désir : laisser des espaces ouverts afin que chacun y trouve le sien.


En décembre 2014, un mail se propage via les fibres et les câbles du réseau Ethernet. Janvier 2015, nous voilà réunis, presque une vingtaine, pour en discuter. Le thème du corps est adopté d'emblée, mais il s'agit de le décliner d'une manière resserrée. Rapidement, la question de la souffrance est évoquée. Les psychanalystes sont convoqués quand il s'agit de souffrance psychique, mais quand la douleur du corps s'en mêle, s'y mêle, que peuvent-ils ? Lors d'une rage de dent, « l'âme du poète se resserre au trou étroit de la molaire », nous dit Freud en citant le poète Wilhelm Busch.


Comment les analystes peuvent-ils faire avec les tenailles de la douleur ? Ils sont avertis par leur analyse que les douleurs qui contraignent les corps et leur organisation symbolique et imaginaire s'appréhendent différemment quand on peut en parler à quelqu'un. Adressée à un analyste de surcroît, la douleur sort du corps, elle devient celle d'un sujet qu'elle touche dans son univers de représentations, non pour en être désaffecté, mais pour en repérer les linéaments, les déploiements dans sa vie.


Mais un colloque, c’est aussi un lieu à plusieurs voix : « con loquor » – parler avec. Que pouvons-nous aussi apprendre des autres : des artistes, des chercheurs, des médecins spécialistes de la douleur, des sportifs ? Nous voulions convoquer tous ces gens et permettre à chacun de témoigner de son expérience de la douleur, voir si nous pourrions en tirer un nouvel enseignement, inventer des liens inédits entre divers champs du savoir. Laisser aussi ouvertes les questions qui se posaient sans nécessairement les fermer par des réponses pseudoscientifiques. Comment aborder ce qui nous laissait sans réponse justement ? Ce fut notre pari !


De là, nous avons défini trois ateliers regroupant ces divers champs. Des cartels de travail furent créés invitant les trois villes de Metz, Nancy et Strasbourg à s’y inscrire. De vingt au départ, nous passions à un plus grand nombre et l’engouement de chacun s’y manifestait. L’idée du colloque, tel le pollen disséminé par le vent, trouvait des terrains fertiles chez les artistes, sportifs, médecins contactés. La plupart participèrent aux cartels de travail. Ce furent des lieux d’échanges, inédits pour certains, qui permirent au colloque de trouver son esprit, et d’en saisir le vivant.


L’affiche, elle aussi, prenait « corps », après plusieurs propositions, discussions sur ce que nous voulions, notre artiste, concepteur de l’affiche, réussit à nous en concocter une qui emporta l'unanimité ainsi qu'un flyer qui assurément contribuèrent au succès du colloque. Mais il y avait encore un pas à franchir, celui-ci était de taille. Outre que réunir des gens aussi différents que médecins, artistes, psychanalystes, sportifs pouvait être une gageure, nous voulions imprimer un style et un ton singulier à ce colloque. Il était clair que pour permettre l’échange de la parole, donner un ton qui ne soit ni dogmatique, ni professoral, il nous fallait trouver une forme y invitant. Nous voulions éviter le style d'une sacro-sainte messe avec des invités officiant derrière l'autel. Pour éviter cela, nous sommes allés quérir tables et chaises de bistrot, lieu par excellence de l'invite à la conversation.


Nous avons donc mis en tension le fait d’avoir à soutenir du sérieux dans une atmosphère conviviale. C'est dans cette perspective que la présence d'un groupe musical nous a semblé importante pour ouvrir, ponctuer et clore ce colloque.


Le groupe « les Co-locs » s'est formé, composé de musiciens amateurs et professionnels venant d’horizons musicaux très différents, ce qui complexifiait l’aventure, mais la rendait encore plus palpitante. L'écart d’âge, 17 à 67 ans, demandait à chacun de « composer » avec les différences de goût, d'expériences et illustrait bien la vitalité et le dynamisme que le projet suscitait. Ce qui s’est mis à l’œuvre dans la réalisation de ce colloque, et que l’aventure de la psychanalyse nous a appris, c’est que le désir ne peut s’épanouir que là où le manque creuse sa marque. Là où chacun peut y retrouver un objet qui l’intéresse et qui n’existe pas. Conduire un tel projet demande à chacun de se résoudre à y abandonner une part de ce à quoi il tient, de ce sur quoi il croit avoir des prérogatives, des certitudes. L’attention fut sans cesse portée à ce que les échanges entre « chaque un » se fassent sur le mode de la transversalité.


L’échange, les prises de décisions ne se réfèrent plus uniquement à la voie hiérarchique, verticale, qui est le mode d’échange privilégié de la jouissance phallique, mais sur un mode horizontal, en réseau, qui est propre à la jouissance féminine. Ce qui constitue et ordonne chaque un, c'est ce lien à l'École, école qui joue le rôle du signifiant-maître empêchant toute ségrégation propre à l'horizontalité des réseaux.


Paru dans les CAHIERS PSYCHANALYTIQUES DE L’EST N°19 – Printemps 2016

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