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Une demande de transition !

Voici une invitation à nous laisser enseigner par « Une demande de transition » telle qu’elle m’a été adressée ! A nous laisser traverser par les questions qu’une telle requête suscite. En effet les transitions font parties des nouvelles demandes adressées au médecin, au psychothérapeute ou au psychanalyste. Elles témoignent du déclin du Nom-du-Père qui organisait, jusqu’il y a peu, notre société.


Au discours du père s’est substitué celui de la science, accompagnée de ses prouesses techniques et de ses objets. Ces dernières, bien plus concrètes que les promesses liées à l’amour supposé du père, emportent l’adhésion d’un grand nombre. Elles transforment radicalement les valeurs de notre société. Si le discours patriarcal prônait les valeurs du bien et du mal c’est qu’il était supposé en savoir quelque chose. Or ces valeurs ne font pas partie du discours de la science. C’est ce à quoi se trouvent confrontées les nouvelles demandes, tiraillées entre les solutions qu’offre la science et les valeurs de l’ancienne société patriarcale. Comment le professionnel se situe-t-il quand ces demandes lui sont adressées. Soutiendra-t-il les valeurs de l’ancien monde ou celle du nouveau orienté par la science ? S’en fera-t-il le modérateur ?

Le psychanalyste repèrera-t-il ce dont il est question dans cette demande ? S’agit-il d’une tentative de nouage sinthomatique[1] ou de l’expression d’un conflit inconscient ? Nous aborderons donc ces questions et bien d’autres à partir de cette demande de transition !

[1] Si dans la structure névrotique on parle de symptôme, le sinthome, dans la structure psychotique est ce qui fait suppléance à la forclusion du nom du père, et répond donc à l’absence de la métaphore paternelle. J.Lacan consacrera un séminaire à la question du sinthome : Le Séminaire Livre XXIII, tome 23: Le Sinthome (1975-1976)



C’est une demande ! Ce n'est pas un désir qui se manifeste ! Plus je l’écoute, plus son dire produit un effet d’enseignement, plus je suis convaincu que cela s’avère être pour lui une nécessité.


D’origine espagnole, Yuma est un garçon plutôt grand, brun au trait fin. Étudiant en langue scandinave et nordique. Il vient de la part du psychiatre qui s’occupe de lui dans le cadre de sa demande de transition. Avant de se prononcer sur l’acceptation de son dossier en vue de la mise en place, dans un premier temps, d’un traitement hormonal, le psychiatre souhaite que Yuma mette au travail cette question avec un psy. Yuma a donc pris rendez-vous avec moi.


Au premier entretien Yuma me parle de son mal être lié au fait d’appartenir au genre masculin. La représentation virile qu'elle a de l’homme l’empêche de s'y identifier.

Désormais j’emploierai le signifiant “elle” à son propos car c'est ainsi que Yuma se représente dans le discours et je respecterai donc son mode de représentation.

“Elle” sait pourtant que les hommes ne sont pas tous grossiers, bagarreurs, misogynes, prompt à faire valoir leur supériorité ou à chercher la compétition. Son père lui-même ne correspond pas à ce type d’homme dont la description, telle que Yuma s’entend l’énoncer, lui paraît caricaturale.

Même si le signifiant “homme” évoque chez elle, irrémédiablement, toute une représentation virile détestable et même si elle reconnaît que cette position est caricaturale, Yuma ne peut s'empêcher d’être dégoutée par son corps. En effet dans le miroir Yuma ne se reconnaît pas, ce qu’elle voit du corps ne correspond pas à l’image qu’elle se fait d’elle. Yuma traduit l’impossible rencontre entre l’image qu’elle a d’elle, qu’elle veut avoir et ce qu’elle voit qui la dégoûte. L’autre dans le miroir est un étranger, elle ne s’y reconnaît pas, ne se voit pas.

Yuma vient me voir parce qu'elle suit le protocole qui l’y oblige, car elle veut que sa demande aboutisse. Sa position est claire : elle ne vient pas interroger si ce qu’elle énonce comme un impossible peut se résoudre autrement que par une intervention dans la chair. L’impossible qui est d’accepter le corps qu’elle possède. Ça ne colle pas et elle souffre de ce corps étranger.


De la qualification du dégoût

Cette répulsion du mâle qu’elle évoque n’est pas du ressort d’un dégoût hystérique qui concernerait une jouissance éhontée. Il n’est pas de la même qualité que celui éprouvé par Dora et que nous rapporte Freud. Dora souffre d’une pression qu’elle ressent au niveau de la poitrine. Au cours de l’analyse elle liera ce malaise à un souvenir : un ami de son père l'embrasse alors qu’elle est adolescente elle dira « ressentir encore maintenant, à la partie supérieure du corps, la pression de cette étreinte »[1]. L’analyse de Freud nous permet de saisir que Dora est alors soumise à une excitation sexuelle inappropriée qui sera immédiatement censurée par une réprobation d’ordre moral. L’excitation génitale subira un déplacement de type hystérique vers la zone orale. Le dégoût est donc le résultat de cette opération de censure ainsi que l’aversion pour certains aliments. Ce qui s’opère c'est un déplacement du signifiant pression avec la jouissance liée. Il y a bien une détermination signifiante et une causalité de jouissance chez Dora.

Mais chez Yuma il n’y a aucune évocation de souvenir ni d’association qui viendrait signaler ce type de causalité et qui pourrait être la signature d’un symptôme hystérique. De symptôme il n’y a pas ! au sens où celui-ci se révèlerait être la création d’un sujet marqué par une division de son être. Il n’y a pas de rejeton de l’inconscient dans cette demande de transition, rien à analyser comme le produit d’un conflit intérieur. Pas de sens caché !

Yuma ne vient pas auprès de l’analyste comme étant dépositaire d’un savoir qu’elle pourrait interroger, et dont elle pourrait attendre une vérité.

Yuma ne vient d’ailleurs pas interroger, elle attend seulement d’être soutenu dans sa démarche. Elle se dit prête à parcourir le monde pour obtenir ce qu’elle veut. Car s’il y a symptôme ce n’est pas au sens analytique mais au sens d’un mal être et de l’angoisse. Ce que remarque Yuma à la fin du premier entretien c’est qu’elle se sent apaisée. Peut-être aussi parce que je lui ai dit qu'elle sait ce que beaucoup ignorent, c’est à dire que l’adéquation entre l'organe que l’on possède et l’identité sexuelle n’est pas donnée d’avance, qu’elle n’est pas d’un ordre naturel. Son corps on l’adopte, on l’habite ou pas. Il n’y a donc pas de “ contre nature” car le fait, pour l’animal humain, de parler le sépare de l’ordre naturel. La sexualité, l’identité sexuelle, ça ne va pas de soi.


Yuma est ainsi une martyre, en son sens étymologique de témoin, de cette inadéquation. Yuma, comme tous ceux qui justement en témoignent, regroupés sous le sigle LGBT, nous enseignent cette vérité, difficile à reconnaître pour beaucoup, qu’il n’y a pas de rapport sexuel entre l’organe et le sentiment d’appartenance à un sexe. La passion LGBT est le signe de cette souffrance.

Yuma est aussi le témoin du déclin du Nom-du-Père et de la logique de sexuation propre à ce qui se structure au niveau de la métaphore paternelle. Yuma ne se situe pas dans cette logique, elle invente donc une autre façon d’exister et de trouver une identité. Elle habille son corps des signifiants du féminin par le choix qu'elle fait de ses vêtements et auquel elle prête une attention soutenue.


Ce qui fait tache pour le moment ce sont ses poils, mais le traitement va permettre d'effacer ce qui viendrait signifier le côté “homme”.

Ce qui est intraitable au plan symbolique et qui se manifesterait par un regret résigné qui pourrait se traduire de la sorte : « j’aurais aimé être une femme, parce que les femmes sont plus belles, plus sensibles, moins encombrée par l’aspect phallique/viril » ne trouve sa résolution que dans le réel. L’avancée de la science permet à Yuma de miser sur cette possibilité.

Yuma ne peut envisager une autre manière de traiter cet impossible, signe que l’opération symbolique de la castration n’a pas eu lieu et que l'opérateur phallique n’est pas en place. Alors Yuma supplée à cette carence de la métaphore paternelle en opérant une inscription sur le corps par les habits imaginaires porteur de la signification : “je porte des vêtements féminins j’affirme ainsi que je suis une femme” et par l’ingestion d’hormones

Ce qui est primordial pour Yuma c’est de correspondre à tout prix à cette identification féminine. Il n’y a pas pour elle de question qui se poserait concernant le désir qu’elle pourrait avoir pour un homme ou pour une femme. Elle peut tout aussi bien avoir une relation sexuelle avec un homme ou avec une femme. Ce dont elle ne se préoccupe pas vraiment. Si elle est avec un homme c’est en tant qu’elle pourrait occuper la place d’une femme et si elle est avec une femme c’est en tant qu’elle pourrait s’identifier à cette femme. Cette problématique narcissique ne ressort pas d’une question qui serait de l’ordre de l’amour et du désir et qui pourrait nous faire entrevoir une problématique œdipienne.

(On peut remarquer ici la différence entre la position de l’analyste et la position de Yuma. Yuma cherche à s’identifier alors que l’analyste passe par un procès de désidentification)


Intérêt de définir la structure

Peut se poser pour Yuma la question de sa structure psychique. L’image du corps n’est pas constituée chez elle. Elle se sent comme peu unifiée. La métaphore paternelle est absente. Yuma pourrait s’inscrire dans ce que désormais, à la suite de la proposition de J.A.M à Antibes[2], nous appelons les psychoses ordinaires. Ces psychoses ne font pas grand bruit. Elles se manifestent parfois par ces “nouveaux comportements” bien étranges qui viennent remettre en question toutes l’assurance des représentations classiques et normées de nos sociétés. Elles se référent à la transmission de la norme phallique propre aux religions du père.

- Je souligne ici qu’il n’y a pas d’échelle de valeur, comme cela est parfois enseigné, conférant à la névrose un statut de normalité souhaitable et attribuant à la structure psychotique une connotation déficitaire. Psychose et névrose sont des structures différentes, elles n’impliquent pas une quelconque supériorité de l’une sur l’autre. L’une n’est pas plus saine ou pathologique que l’autre. Seule la décompensation de la structure peut être qualifiée de pathologique et celle-ci se fera selon les modalités qui lui est propre.


Ce repérage qui pourrait s'énoncer par la question « où en est Yuma? » est nécessaire car sa présence dans le cabinet de l’analyste pose plusieurs questions.


Les questions qui se posent ?

Notamment celle de la responsabilité et de l’éthique du psy : Yuma vient avec sa demande et pratiquement une obligation de faire un travail sur elle-même. La psychiatre lui a laissé entendre qu’elle pourrait me contacter pour avoir mon avis. Le thérapeute est donc plus ou moins investi de la responsabilité d’un oui ou d’un non concernant cette demande. Demande qui va, elle aussi, venir interroger les propres représentations et valeurs de l’analyste, ce qui lui sera possible ou non d’accepter de bouleverser dans celle-ci. Il peut évidemment se sentir investi d’un pouvoir de faire accéder ou non le patient à sa demande.

Or la position de l’analyste se situe plutôt dans le repérage de ce que cette demande représente pour Yuma. L’analyste se dévêt alors de ses propres croyances ou représentations pour se laisser enseigner par le consultant, sur ce qui va lui permettre de trouver sa place dans la société. Comment invente-t-elle son inscription dans le monde ? Se repère-t-elle selon une logique phallique ou selon la logique de la jouissance féminine ? Yuma recherche une identité, la sienne, elle la construit avec les appareillages propres aux représentations féminines. Joue-t-elle le jeu de “la femme “ quand elle revêt des habits plus féminins ou quand elle adopte le signifiant “elle “ en parlant de “lui”.


On saisit que ce qui pose problème à Yuma se situe entre l’imaginaire et le symbolique. Au sens où son image lui fait défaut. Elle fait défaut car elle n’est pas poinçonnée par le symbolique. Le signifiant n’attrape pas son image ou plutôt il ne peut pas faire coïncider le signifiant « homme » avec les représentations ou le signifié qui s’y colle, avec ce qu’elle voit dans le miroir et qui la dégoûte. L’axe symbolique ne capitonne pas l’axe imaginaire.

Sa solution est de supprimer du corps tout ce qui est en trop : les organes mâles et les poils. Solution qui est de supprimer dans le réel ce qui au plan symbolique ne s’est pas opéré.


Qu'est ce qui ne serait pas opéré chez Yuma et qui nécessite une opération d’un autre genre ?

Si on reprend ce que Lacan nous présente de la métaphore paternelle on peut supposer que l'opérateur phallique qui est le signifiant du manque ne s’est pas mis en place.

Dans le séminaire III, Lacan précise “ Si tant est qu’une névrose sans œdipe, ça n'existe pas la psychose consiste en un trou, un manque au niveau du signifiant ”[3] et plus loin il dit “le manque d’un signifiant amène nécessairement le sujet à remettre en cause l’ensemble du signifiant ” [4]

Ce manque d’opérateur, le signifiant du manque ou signifiant phallique a pour fonction de permettre une certaine conjonction du signifiant et du signifié permettant la mise en place d’une signification. « Tu as un organe mâle donc tu es un homme ! » Si ce signifiant n’est pas en place, son absence signe ce que Lacan appelle la forclusion du Nom du Père. S’ensuit alors le manque d’une signification phallique qui laisse le sujet aux prises à une signification indéterminée ou à une signification énigmatique.

[1] Cinq psychanalyse – S. Freud – p.19 – éd.PUF – mars 1997 [2] La psychose ordinaire – La convention d’Antibes – sous la direction de Jacques Alain Miller - Collection Le Paon. [3]Jacques Lacan - Séminaire III - Des signifiants primordiaux et du manque d’un ” - p.223 [4] Idem “Des signifiants primordiaux et du manque d’un” p.227


Dans le schéma dit L,[6] Lacan écrit le mathème Phi 0.

[4]Jacques Lacan - Séminaire III - Des signifiants primordiaux et du manque d’un ” - p.223

[5] Idem “Des signifiants primordiaux et du manque d’un” p.227

[6] Jacques Lacan - Écrits II - p.88 - Points - essai


C’est la conséquence, dans l’imaginaire, de la forclusion du Nom-du-Père dans le symbolique, noté Po sur le schéma. « Cet autre gouffre formé du simple effet dans l'imaginaire de l’appel vain fait dans le symbolique à la métaphore paternelle ; comme produit en un second degré par l’élision du phallus, que le sujet ramènerait pour la résoudre à la béance mortifère du stade du miroir ? » note Lacan.

Cette élision du phallus, liée à ce que la mère n’en serait pas privée du fait de la non-mise en place de la métaphore paternelle, équivaut à la non apparition du sujet dans le miroir.

En effet le symbolique mortifie le réel, il ôte donc une part de jouissance au vivant, perte que le sujet assume ou non ! Cette perte s’opère à partir du repérage de l’absence/présence de la mère figurée en a’ sur l’axe imaginaire a a’. Quand l’enfant valide cette opération d’apparition et de disparition de la mère, il valide aussi qu’il n’est pas le “tout” de la mère et qu’ainsi elle désire ailleurs. Il s’ensuit pour le petit sujet une chute de son être. Lui et sa mère sont bel et bien deux personnes différentes. La mère désire ailleurs et n’a pas l’enfant comme seul point de mire. L’enfant attribue alors les absences de la mère au tiers présent. C’est ce tiers compagnon ou compagne de la mère qui sera la cause du désir de la mère et de la perte de la position phallique de l’enfant auprès de celle-ci. Cette opération, la psychanalyse la nomme : castration symbolique.


La fascination du schizophrène devant le miroir, à ne pas s’y reconnaître, ou n’y voir personne, signe le fait que cette opération ne s’est pas effectuée. Le sujet reste collé à « a-a’ », indissocié.

On peut alors saisir en quoi l’entrée dans la parole, en tant qu’elle suppose la fonction symbolique de représenter l’absent, influe sur l’imaginaire.


Le « c’est moi » prononcé par l’enfant devant le miroir s’inaugure de cette mise en fonction du symbolique, elle-même subordonnée à l’alternance présence/absence. Au mieux le délire dans la schizophrénie ou la paranoïa vient pallier à ce défaut de la mise en place du signifiant phallique ou signifiant du manque. C’est une construction qui maintient un semblant de sujet. Au pire ce qui n’a pas été effectué dans le symbolique comme castration s’effectue dans le réel par l’émasculation de l’organe censé représenté le phallus plein (et non le signifiant du manque).

Yuma semble ici vouloir réaliser cette opération dans le réel à défaut d’avoir en sa possession le signifiant phallique.


De même qu’il n'y a aucune garantie à ce que la possession d’un organe mâle ou femelle chez l’être humain fasse de celui-ci un homme ou une femme, de même il n’y a aucune garantie à ce qu’un changement organique de sexe par la chirurgie vienne régler durablement ce qui dans la structure psychique fait défaut.

Quel que soit les gardes fous qu’une société puisse mettre en place, il n’y a au fait de vivre et de s’inscrire dans le lien social aucune garantie !



BIBLIOGRAPHIE

- Séminaire XXIII - Le Sinthome – Jacques Lacan – Ed. Seuil

- Séminaire III - Les Psychoses – Jacques Lacan – Ed. Seuil

- Les Ecrits – Jacques Lacan – Le Champ Freudien – Ed. Seuil

- La psychose ordinaire – La convention d’Antibes – sous la direction de Jacques Alain Miller - Collection Le Paon.

- Cinq psychanalyse – Sigmund Freud – éd.PUF – mars 1997

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